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  • loudebergh

Belle infidèle, Romane Lafore.


Certains romans agissent comme des étincelles au creux d’une vie. Ils y prennent corps, chair et esprit, s’y roulent et s’y déploient, s’installent et s’y endorment pour en faire émerger, quelques jours, mois ou années plus tard, le plus magistral des feux d’artifice.

Il s’agit de romans que l’on imagine avoir été écrits pour nous. Qui résonnent avec notre âme et lancent dans l’espace contenu entre nos vertèbres une mélodie qui semble sortie d’un autre temps. Déplaçant tout. Annulant tout.

Ce sont des romans capables de changer une vie, de lui donner un autre sens, une autre matérialité, une fulgurante grandeur.

Dès l’instant où ils se sont vus miroiter sur le tapis de notre rétine, où ils ont pris racine dans notre cœur et se sont enfoncés dans notre épiderme, c’est tout notre être qu’ils ont colonisé. Sans crier gare. Sans s’annoncer.

Et même si l’on ne sait encore trop comment, ils ont fait fructifier dans nos entrailles, le minuscule germe d’une chose qui s’apprête à nous engloutir. Superbement.

Belle infidèle de Romane Lafore fait partie de ces perles abritées au creux de magnifiques collections elles-mêmes déployées au sein de très belles maisons d’éditions. Comment ne pas être saisi, dès le premier regard, par cette superbe couverture aux lignes si pures, à l’esthétique si douce ? Comment ne pas avoir envie de faire glisser la pulpe de ses doigts sur son doux papier brut et terreux. Comment ne pas être envouté par ce chemin encadré de rouge, d’orangers et de parfums bucoliques descendant vers l’infinité d’une mer couleur d’encens ?

Alors on retourne la pépite. On la pose sur sa paume et on y lit :

Julien Sauvage est traducteur. Abonné aux guides de voyage et aux livres de cuisine, il rêve en vain d’écrire son propre roman : le récit sublimé d’un chagrin d’amour. Une façon pour lui d’en finir avec Laura, sa belle franco-italienne qui lui a piétiné le cœur. Mais contre toute attente, une éditrice parisienne le contacte pour traduire en urgence un roman encensé en Italie : Rebus, l’œuvre d’un brillant trentenaire, Agostino Leonelli.

Alors qu’il avance dans la traduction, Julien retrouve la terre rouge des Pouilles, les figuiers de Barbarie, les jardins riches en plantes grasses avec la mer à l’horizon. Il plonge dans les années de plomb, que son vieux mentor Salvatore, libraire exilé à Paris, rechigne à évoquer. Il revoit Laura, sa lumière, son ventre constellé de grains de beauté. Il embrasse à nouveau la souplesse et les caprices de la langue italienne…

Jusqu’à ce que le doute l’étreigne : l’histoire dont s’inspire Rebus pourrait-elle être aussi la sienne ?

« A part une recension bourrée de points d’exclamation sur un blog néofasciste, toutes les critiques étaient dithyrambiques. Rebus, de l’avis de tous, était un « pur chef-d’œuvre », « porté par un souffle narratif puissant », parcouru de « fulgurances » qui disaient « la beauté simple des choses ». Comme le vocabulaire est pauvre, quand il meuble l’éloge. »

Oui, que le vocabulaire est pauvre quand il meuble l’éloge ! Il va sans dire.

Je viens de terminer le roman le plus lumineux, le plus soigné, le plus haletant, le plus incandescent de ces derniers mois, et je ressens comme une imposture le fait de devoir lui rendre grâce. Jamais mes mots n’en sauraient égaler la force, jamais mes phrases ne seront capables de vous en faire saisir l’essence.

Romane Lafore a su donner naissance à des personnages plus vrais que nature, ondulant sous le soleil de l’été italien, scintillant dans les rues d’un Marais parisien haut en couleur, se détruisant entre les pages d’un roman qui était bien plus encore. Des personnages vrais, bruts, jubilatoires. Une intrigue menée de virtuose manière. Des émotions, des passions et des fureurs, dégorgeant de chaque scène. Un décor campé comme dans les plus grands films. Et une langue, sillonnant entre deux cultures, deux parlers, deux atmosphères.

Un roman tout en finesse, somme toute, et en sobriété. Incroyablement moderne également. De cette modernité capable de nous rappeler que la fiction est encore capable de très grandes choses.

« On ne guérit pas d’une peau, d’un ventre, d’une frange de cils ourlés par le sel. /…/ On ne guérit pas du jour de la rencontre – aucune annonce dans les nuages ce matin-là, aucun soin particulier devant le miroir -, on ne guérit pas de s’être trouvé à un endroit, d’avoir lâché sans y penser des mots qui fonderaient un univers. On ne guérit pas d’avoir aimé. »

Et on ne guérit peut-être pas toujours de romans comme celui-ci. Mais c’est tant mieux.

Qu’une peau tatouée de cicatrices romanesques doit-être belle, lorsqu’elle se trouve éclairée !

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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