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  • loudebergh

Bonjour tristesse, Françoise Sagan.


Les mots de Sagan sont d’une efficacité diabolique.

D’une précision redoutable.

A peine lâchés sur le papier, ils s’enfoncent dans la peau du lecteur comme des balles de plomb tirées d’un révolver.

Des balles qui toujours font mouche.

Ses mots ont la dextérité des doigts du pianiste,

La souplesse du chat,

La finesse de l’être que la vie a gâté,

Et la puissance du travailleur acharné.

Et si l’on aime à parler de l’insoutenable légèreté du « charmant petit monstre » des Lettres françaises, c’est pour moi le poids de ses mots qu’il faudrait souligner. La pesanteur qui en gorge ses pages, la densité qui s’y loge.

A-t-on déjà lu la Vérité avec un grand V ailleurs exprimée ?

Senti la naturelle lumière qu’apporte le terme parfait ?

L’innommable joie que procure le mot exact ? Transpirant le vécu, suant le réel ?

Chaque phrase déborde de justesse et fait résonner en notre âme une corde des plus sensibles. L’admiration nous ronge. Comme on aimerait écrire ainsi !

Cela paraît si simple, si pure, si féroce.

Et cela frôle la perfection.

C’est le livre que l’on s’est arraché à l’été 1954. Le livre interdit, le livre scandale. Françoise Sagan avait dix-sept ans, une voix sèche, une parole tendue. Elle venait d’écrire le roman qui avait ouvert en grand la porte de la deuxième moitié du siècle. Une ère moderne, rapide et suintante de légèreté.

A l’image de cette brillante adolescente aux cheveux blonds : déchirée entre le remords et le culte du plaisir.

La villa est magnifique, l’été brûlant, la Méditerranée toute proche. Cécile a dix-sept ans. Elle ne connaît de l’amour que des baisers, des rendez-vous et des lassitudes. Pas pour longtemps. Son père, veuf, est un adepte joyeux des liaisons passagères et sans importance. Ensemble ils s’amusent, ils n’ont besoin de personne, ils sont heureux.

La visite d’une femme de cœur, intelligente et calme vient troubler ce délicieux désordre. Comment écarter la menace ?

Dans la pinède embrasée, un jeu cruel se prépare.

Il est difficile de ne pas sentir Sagan sous les traits de la jeune Cécile tant leurs timbres semblent proches. Lisez quelques phrases à haute voix, osez me dire que vous n’entendez pas Sagan, la délicieuse intranquillité de son accent, la vélocité de son inquiétude, la certitude de sa parole. Chaque paragraphe semble prononcé par elle. Trop vite. Trop bien.

Et l’on est scotché.

Scotché par une lecture qui fleure tellement bon la vie, et l’expérience, les sentiments mêlés et les nettement moins louables.

Avec Cécile, on dore notre peau au soleil du sud, on découvre les premiers plaisirs de l’amour, on s’inquiète de voir les temps changer et l’on manigance pour que la légèreté et l’insouciance restent les maîtresses de notre vie. Ses émotions deviennent les nôtres avec un naturel désarmant, nos pas se logent dans les siens quand notre épiderme se lézarde des mêmes notes sucrées.

On s’enivre de ses ambiances gorgées de soleil, où les whiskys se boivent toute l’après-midi et les cigarettes se fument par paquets entiers. Les voitures roulent vite, à tombeau ouvert, les bars de Saint Tropez pleins d’une clientèle futile et magnifique.

Parce que lorsque les mots ont la puissance de balles tirées d’une arme de poing terrifiante de précision, ils ont le pouvoir de vous emmener où ils le veulent.

Surtout ceux de Sagan.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

loudebergh@gmail.com