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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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D'os et de lumière, Mike McCormack.

Mis à jour : 25 août 2019



Et si la beauté résidait là,

Entre les pages de ce roman ?

Coincée entre les os et la lumière,

Au creux de ses mots, au coeur de ses phrases,

Dans l’espace ténu qui se tient le dos droit, entre le bonheur et la douleur ?

Et si la beauté était là, dans cette image ?

Celle d’un homme, installé à la table de sa cuisine,

Se plongeant dans ses souvenirs.

Tous ses souvenirs.


Et s’il y avait bien plus que cela dans ce roman ?

Un monde tout entier coincé dans ses 350 pages ?

Si toute la complexité de l’âme humaine y avait trouvé refuge ?

Et si l’Homme dans ce qu’il avait de plus précieux s’y voyait sublimé ?


Il est midi et les cloches retentissent dans le petit village de Louisburgh, à l’ouest de l’Irlande. Assis devant la table de sa cuisine, Marcus Conway écoute la radio en lisant son journal. Pendant une heure et jusqu’au prochain bulletin d’information, il se plonge dans ses souvenirs depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Il désosse son passé comme il observe les ponts, avec autant de minutie que d’émerveillement. Il se rappelle ses premières années d’homme marié, la naissance de ses enfants, les combats quotidiens contre la corruption locale et les dernières folies de son père. Il se souvient de ce jour où, comme une large partie de la population du comté, sa femme est prise de violentes douleurs. Il évoque ce trajet en voiture vers la ville pour lui rapporter des médicaments, et sa vie qui s’est mise à vaciller.


Me voilà bien embêtée, bien empêtrée.

Eblouie.

Difficile de construire une chronique sensée. D’y trouver queue et tête.

Après tout, le dois-je vraiment ?

Cela ne saurait rendre hommage à ce roman, cette lumière.

Lumière dans la nuit. Expression galvaudée.

Mais sciemment utilisée.

Car il aura fallu 350 pages à Mike McCormack pour recouvrir le mot humain de son voile le plus somptueux,

et il me sera bien difficile de ne pas l’ôter en tentant toute analyse un temps soit peu « fouillée ».


« j’adore le fait que nous vivions le genre de vie où les choses s’usent autour de nous

elle se réjouissait de notre vie passée ensemble et de tous les objets qui s’y étaient agglomérés, couteaux, meubles, électroménager, ustensiles, tous les objets incrustés dans la texture de nos journée, perdant un peu de leur lustre et de leur éclat à notre contact mais leurs bords et leurs coins arrondis convenaient désormais mieux à nos mains, ils se maniaient plus facilement, étaient plus équilibrés et si j’adorais tout cela – effectivement – j’appréciais encore plus partager ma vie avec quelqu’un capable d’attirer mon attention sur de telles choses, et de les juger dignes de commentaire, et en cet instant la perspective d’une vie avec Mairead s’étirait devant moi avec

tu rêvasses

quoi »


Lorsque l'on regarde les critiques de D’os et de lumière qui peuplent la toile, aussi diverses soient-elles, je trouve le même désarroi que celui auquel je me trouve confrontée.

On se contente de faire un pâle résumé du roman, on aborde sa « forme » si particulière, on en dit tout le bien (ou le mal, mais c’est plus rare) que l’on en a pensé et hop, on passe à autre chose.

Mais il m’est difficile de procéder ainsi.

Je suis bien trop émerveillée pour cela.


Alors certes, la forme est loin d'être conventionnelle. 350 pages, une seule longue phrase, pas de ponctuation (ou si peu), pas de majuscule, pas de point (même pas final), juste des passages à la lignes comme on passe d’une idée à une autre sans être capable de comprendre le cheminement qui fut le nôtre.

Cela en fait bien entendu un roman tout à fait original, un OLNI (objet littéraire non identifié) comme on aime à le dire dans le monde des bloggeurs littéraires, un ouvrage livré en un souffle, suivant à la lettre les circonvolutions de la pensée humaine qui ne s’arrête devant aucune barrière et file avec le courant, tout naturellement.

Et certes, le résumé que l’on peut en faire est on ne peut plus sommaire et il semble difficile de convaincre un lecteur amateur de rebondissements.

mais…


« la fois où, lors de sa première grossesse, quand elle attendait Agnes, je l’avais vue s’épanouir au fur et à mesure que grossissait son ventre, sa peau et sa chevelure avaient capté cette aura de bien-être radieux que je trouvais irrésistible et qui m’attirait tant, ces premiers mois passèrent en un déferlement de désir qui me faisait plonger tête baissée dans la générosité nouvelle de son corps, une intimité qui n’était peut-être pas exempte d’une certaine pointe de perversité, comme si le fait d’être observé par l’enfant qui grandissait en elle ajoutait une nuance d’interdit à nos pratiques au cours de cette période, où le poids et la générosité de sa grosses étaient tellement séduisants que c’était comme si le nouvel être en elle lui conférait un lustre allant au-delà de sa peau ou de sa chevelure et était en soi pure bonté et vertu manifestées, quelque chose de véritablement radieux avait enflammé nos parties de jambes en l’air ».


...mais tout ce que je viens d’écrire précédemment est faux.

Partiellement tout du moins.

Infiniment aussi.

Parce que si l’on considère que ce roman est une lumière à l’état pur, une petite source d’énergie fragile et terriblement puissante à la fois,

Si l’on parvient à entrer dans cette danse de souvenirs interminable et passionnelle,

Si l’on accepte de se mouvoir avec Marcus, dans son âme et dans son cœur,

De le suivre sur le chemin de sa pensée complexe et vivante,

Au milieu de l’infinie beauté du quotidien,

On se retrouve au cœur d’une absolue merveille.

Un roman dont l’âme ne se révèle dans toute sa splendeur que dans les derniers paragraphes, un roman un peu magique dans lequel l’âme irlandaise semble résonner avec force.


« j’étais parfois empli du sentiment merveilleux de l’importance et du sérieux qui m’incombait en tant que père, je leur devais d’être éveillé et prêt à démarrer de si bon matin, un travail m’attendait, il fallait subvenir aux besoins de la famille, il en allait de ma responsabilité, je prenais mes clefs, mon blouson et franchissait le seuil de la maison, Mairead et les enfants dormaient encore chacun dans son lit, je partais au travail pour leur avenir, c’était une magnifique entreprise que je prenais tellement au sérieux à l’époque, parfois pénétré du sentiment d’être le seul au monde chargé d’une telle mission, ce qui en un sens était la vérité car j’étais le seul à être investi de la responsabilité de m’occuper de cette famille en particulier, même si c’était bien la chose la plus banale au monde car il y avait des millions d’hommes partout qui, précisément à la même heure, faisaient de même, se levaient et partaient au turbin, ces rythmes du matin qui entament la journée et maintiennent nos menus rituels comme à présent, »


Une fois refermé, on se dit immédiatement qu’il nous faut le relire. Avec un nouveau prisme. Celui d’une réalité que l’on ne découvre qu’à la fin et qui jette une lumière toute différente sur cette belle narration. On se dit qu’il existe des auteurs capables de te donner des frissons en parlant de choses on ne peut plus quotidiennes, en évoquant les petits bonheurs du jour, l’affaiblissement du manche d’un couteau ou le bord biseauté d’une poignée, en parlant des souffrances communément partagées, de la mort, de la honte, de la peur. On se dit que la magie est un peu partout, et que si l’on y fait un temps soit peu attention, on pourrait se réveiller dans un monde peuplé d’êtres et de choses capables de faire de notre vie un paradis d’émotions non-artificielles.

Et l’on se dit enfin que la Beauté, celle qui nous éblouie ou celle qui se cache au creux du moteur d’un tracteur, est décidément bien installée au cœur D’os et de lumière.

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