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  • loudebergh

L'Amérique entre nous, Aude Seigne.


La dernière fois que j’ai parlé d’un roman « objectivement parfait », il s’agissait de l’exceptionnel Hiver à Sokcho d’Élisa Shua Dusapin. Je le décrivais comme l’œuvre d’une styliste hors-pair, terrifiante de grâce, d’agilité et de sensibilité.

Avec L’Amérique entre nous de l’autrice suisse Aude Seigne, les éditions ZOÉ réitèrent l’exploit de faire émerger un texte aussi magistral qu’impeccable.


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Pendant trois mois, un couple parcourt les États-Unis en voiture. Ciels, villes, animaux, tout les émerveille. Ils en profitent pour vérifier les clichés européens sur l’Amérique. Elle interview les stars et tente de distinguer le vrai de la fiction ; lui photographie les geais bleus et les loups. Elle assiste à un mauvais match de baseball, ils traversent des incendies.

La narratrice a pourtant un objectif plus important : elle aime deux hommes à la fois mais ne cesse de retarder le moment d’en parler à son compagnon.


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Une fois entamé, impossible de lâcher ce texte.

J’ai immédiatement été emportée par son rythme, ce va-et-vient vertigineux et implacable entre l’hier et l’aujourd’hui, entre les blessures et les tentatives de réparation, les doutes et les certitudes.

La langue d’Aude Seigne, que je découvre dans ce quatrième roman, est sobre et lumineuse, concise et sans cesse parsemée d’éclats éblouissants. Elle dit ce qui est, ne tourne pas autour du pot, ne se regarde pas le nombril.

Elle a sa propre économie, aussi originale qu’impossible à décrire précisément – sorte de machine sublimement huilée, rugueuse parfois mais terriblement efficace.


Et si j’ai craint un instant, en débutant le roman, que les questionnements de la narratrice au sujet de l’amour libre – bien que passionnants et nécessaires – ne fassent basculer ce subtil road-trip dans le « roman à thèse » tiré par de trop grosses ficelles, mes peurs ont vite été balayées par l’intelligence du propos, la finesse et la justesse avec laquelle l’autrice l’abordait.

Plusieurs fois j’ai été touchée au cœur, au corps et à l’âme par un mot, une phrase, le balbutiement d’un personnage et c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai refermé ce livre.


Une belle découverte donc, une surprise délicieuse et un désir chevillé à la poitrine : continuer de suivre cette autrice talentueuse.


"Le lendemain j'apprends que c'est fini. Trois jours après, que quelque chose ne va pas. Je perds trop de sang, parce que le petit œuf est toujours là, attaché et en partie arraché à mon utérus. Le médecin tamponne mon col, aspire, remet des cachets. Pour apaiser mes sanglots, il me donne un paréo pour me couvrir, dit que ça fait au moins un peu de couleurs. Au bout de quelque jours, il confirme que c'est terminé. Il ne reste que cette immense douleur qui désormais me sépare d'Emeric. J'avais grandi en croyant à l'équité absolue, certaine de partager toutes les charges, toutes les possibilités d'un homme. Je m'en veux de mes illusions, interloquée que nos corps ne soient finalement pas égaux. Que la peine d'Emeric, même si elle existe, ne puisse rien comprendre de la mienne."

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