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  • loudebergh

L'envol du héron, Katharina Hagena.


Entrer dans ce roman s’apparenterait davantage à entamer une balade qu'à débuter une lecture.


Au fil des mots, au fil de l’eau, Katharina Hagena invite nos pas à battre le sol sableux au rythme des ailes du héron noir et à s’enfoncer dans les gargarismes d’étranges grenouilles qu’on dit immortelles.


Rien n’est vraiment dit, tout est évoqué, suggéré au mieux, effleuré tout au plus. Et alors que les époques s’enchevêtrent, que les liens de parenté se perdent et que les souvenirs prennent corps, un récit se dresse sous nos yeux, imperceptiblement. On ne sait trop où l’on va, on ne distingue pas bien le chemin, mais la poésie des mots et la douceur des caractères nous entrainent, dès les premières lignes. Elles nous prennent par la main, nous bandent les yeux et nous accompagnent 293 pages durant.


Ellen est somnologue et souffre elle-même cruellement d’insomnie. Tandis que les rames du métro de Hambourg vibrent sous ses pieds, elle pense à son pays natal, entre Rhin et usine de gravier, aux secrets de sa famille, aux hommes de sa vie, à ce qu’elle a aimé et perdu, à sa fille qu’elle veut à la fois protéger du monde et aider à devenir une jeune femme libre.

Marthe chante dans la même chorale qu’Ellen. Il y a bien longtemps, son fils a disparu sans laisser de traces. Depuis, elle observe le monde qui l’entoure avec l’immobilité silencieuse du héron gris. Elle observe particulièrement Ellen et sa fille. Tandis que son désir de justice grandit.


« Moins elle jouait de la flûte, plus elle faisait de gâteaux, et plus elle faisait de gâteaux, plus elle courait. Elle faisait des tartes et des gâteaux plantureux, dont la chair voluptueuse débordait presque des moules, on aurait dit des corps vivants, palpitants, chauds, humides et veinés. Le gâteau était-il terminé, Heidrun disait qu’elle devait « sortir une bonne fois pour toutes » de sa cuisine, et que rien de ce que nous pourrions dire n’y changerait quoi que ce soit. Joachim et moi ne disions jamais rien, nous n’en avions aucune intention, mais elle nous lançait quand même un regard menaçant pour nous en empêcher, elle enfilait sa tenue de sport bleue, en été un short, en hiver un pantalon de survêtement, et ses tennis, et elle sortait en courant de la maison pour rejoindre la forêt à travers les champs. »


C’est un roman bien étrange que voilà.

Délicieusement étrange.

Un roman qui ne cherche nullement à répondre aux injonctions du page-turner en vogue par les temps qui courent,

qui ne choisit pas la facilité pour aborder des questions aussi insondables que la quête d’identité, l’accomplissement personnel ou le mirage des familles éclatées,

et qui jamais ne se résout aux stéréotypes en tout genre, qu’il s’agisse des personnages, de leur passé, de leurs émotions ou de la narration.


Ici, on assiste en direct aux rêveries d’une femme en proie à de lourdes insomnies. Et alors qu’elle tente par tous les moyens de retrouver le sommeil, ses pensées s’échappent, virevoltent et se posent sur ces pages imprimées, pour notre plus grand bonheur. Son paysage devient le nôtre, son histoire nous pénètre et nous hante. Tout se mélange en un sublime ordonnancement.

L’ordonnancement insensé de la vie.


Ellen n’a rien de l’héroïne de roman avec un grand H ou de l’anti-héroïne d’ailleurs. Elle est une femme comme on en côtoie tous les jours, une femme vraie, libre, percluse de doute, assaillie de remords, une mère, une amante, une fille, une amie. Allongée sur son lit, tournant dans son appartement, inquiète sans jamais s’apitoyer, elle se remémore et s’interroge, et nous fait par là même, entrer dans sa plus tendre intimité.

Pas à pas, le personnage de Marthe fait son apparition. Anodin de prime abord, il prend petit à petit une place que l’on n’imaginait pas alors et se couvre d’un voile terrible et magnifique.


Le tout se trouve doublé d’une infinie douceur,

d’une attente sourde et poignante, dissimulant une urgence de vivre et d’aimer.

Délicatement, sur les rives d’un petit lac, au cœur d’un village dans lequel on croit ne rien pouvoir ignorer de son voisin, cette histoire, bercée par le bruit des grenouilles taureaux et le chant des labyrinthes se déploie.

N’attendant qu’une chose : prendre son élan sur un sol sablonneux pour décoller tel le puissant héron.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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