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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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La chambre des époux, Eric Reinhardt.


La Chambre des époux d’Eric Reinhardt est un roman étonnant et terriblement audacieux au sujet duquel il est difficile de savoir quoi penser. C’est du moins ce que j’avais cru comprendre en lisant les différentes critiques publiées à son propos sur internet. Nombreux étaient les lecteurs déçus, gênés voire même en colère en terminant le livre. D’autres, mais ils étaient plus rares, étaient emballés. Dans la foulée, j’ai appris que j’allais en recevoir un exemplaire chez moi, d’en le but d’en rédiger une critique. Une bonne chose, me suis-je dit, car je n’étais pas certaine d’avoir envie de m’y plonger sans la présence d’une « contrainte » quelconque. Je ne connaissais pas l’auteur, et à l’exception de son titre magnifique et de l’image en couverture (collection folio uniquement) que je trouvais superbe, rien de ce que le livre semblait évoquer ne m’attirait particulièrement.


Mais il faut croire que le hasard fait bien les choses ! Ou tout du moins qu’il est bon de se laisser surprendre par moments, en embarquant dans une lecture qui, bien que placée sous des auspices peu engageants, relève plus du tour de force que d’autre chose.


Car ce roman, largement autobiographique, c’est l’histoire d’un homme qui parle d’un autre homme qui aimerait raconter une histoire mais qui ne le fait pas. Ou pas vraiment. Ou pas franchement.

Tout commence le jour où l’auteur, Eric Reinhardt apprend que sa femme, qu’il aime d’un amour inconditionnel et magnifique, est atteinte d’un cancer du sein. Terrassé par cette nouvelle, il s’apprête à laisser l’écriture de son roman Cendrillon de côté pour mettre toute son énergie dans le combat que mène Margot contre la maladie, et prendre soin d’elle. Mais elle l’exhorte à terminer le roman qu’il a commencé. Elle a besoin d’inscrire ses forces dans un combat conjoint. Eric, transfiguré par cet enjeu vital, écrit à toute vitesse et s’installe, chaque soir auprès de sa femme, dans la chambre des époux, pour lui lire les pages écrites dans la journée. Pour l’aider à guérir.


La chambre des époux est l’émanation d’un article qu’il avait du écrire en 2007 dans les Inrockuptibles. Le célèbre magazine lui demandait de rédiger en six mille signes son « journal de l’année » et c’est cet événement que l’auteur a choisi de raconter. A la suite de l’écho considérable que le texte a eu, et en raison de l’avalanche de lettres et de mails ô combien élogieux reçus, E. Reinhardt en a conçu l’idée de transformer l’article en roman. Il s’inspirerait de ce qu’il a lui-même vécu avec son épouse pour nous raconter l’histoire de Nicolas, la quarantaine, compositeur émérite, de sa femme Mathilde, atteinte d’un cancer, et de la symphonie qu’elle l’engage à poursuivre pour l’aider à guérir.


En réalité, on comprend très vite que ce roman, extrêmement libre dans la forme tout en adoptant un style soutenu et fouillé, est une grande pensée qui se déploie et ne cesse de s’interroger. L’auteur, régulièrement, nous rappelle à l’ordre. S’il avait voulu nous raconter cette histoire, il nous aurait dit cela, puis cela. Mais il ne l’a pas fait. Enfin si. Mais sous nos yeux, en filigrane, c’est tout son cœur qu’il nous dévoile. On ne sait plus bien qui d’Eric ou de Nicolas parle. On ne sait plus bien qui de la femme ou de la maîtresse incarne Margot. Mais qu’importe, c’était le but. Nous livrer, à l’état pur, une saisissante méditation sur la puissance de la beauté, de l’art et de l’amour, qui peuvent littéralement sauver des vies.


Et même si le personnage troublant de Marie peut nous mettre mal à l’aise, ou nous perdre quelque fois, il est incontestable que ce roman c’est d’abord une magnifique ode à la femme qu’il aime depuis dix-huit ans. C’est le livre d’un homme, éperdument amoureux de sa femme, capable de parler de l’amour au sein d’un couple comme personne. On le sent écorché vif, anéanti, abasourdi, en colère aussi. On le voit se battre à corps perdu pour accompagner sa femme dans cette épreuve inconcevable, lutter pour continuer à déposer délicatement des petites gouttes de beauté dans leur quotidien, faire de cette période terrible quelque chose qu’il leur arrive parfois, sa femme et lui, de regarder avec tendresse et nostalgie. Aussi horrible que cela puisse paraître.

Car jamais n’ont-ils été aussi proches. Jamais leurs forces n’ont elles été si unies, si imbriquées, indémêlables, dans un même combat. Un combat pour la vie. Celle de sa femme d’abord et avant tout. Et celle de son livre, sorti en septembre, ou de sa symphonie, vous l’aurez compris c’est selon.

Bien qu’un peu déstabilisée (au début notamment) par la posture de démiurge salvateur que l’auteur donne à son personnage, j’ai vite été séduite par l’honnêteté d’Eric Reinhardt, sa puissance d’évocation et surtout les mots écrits au sujet de sa femme. J’ai été touchée par la force de cet amour, sa douceur et sa liberté. Son intelligence aussi. Magnifique. J’ai aimé la profondeur psychologique des personnages, leur force, leurs incohérences, leurs peurs, leurs joies. Le passage de la table ronde à Aix-en-Provence est délicieux et impressionnant de justesse ; celui durant lequel Nicolas et sa femme parlent de ce que la maladie a changé chez Mathilde, dans son cœur, dans son corps, au plus profond d’elle même, dans son intimité, est subjuguant de beauté.


« Ne plus avoir de cycles me manque. Mon corps est comme un monde sans saisons. Or les saisons sont importantes pour moi. Là on est en janvier et j’y pense tout le temps, j’ai hâte que le printemps revienne, je m’en réjouis d’avance, je pense à mon jardin, aux fleurs, à mes plantes, aux arbres, on ne peut pas vivre sans cycles, mon corps a perdu ses cycles en l’espace de six mois, sans préavis. C’est très archaïque. Je ne sais pas si les hommes peuvent comprendre ça, est-ce que tu comprends ça ? m’avait demandé Margot l’un ou l’autre de ces trois uniques soirs. »


Et rien que parce qu’il est bon de sentir affleurer la « vraie vie » au cœur des romans, et que l’on se surprend à s’amouracher de l’idée du couple traversant les années et la vie avec le même amour, la même urgence, la même transcendance, je ne peux que vous conseiller de vous plonger dans ce court roman, étonnant et plein de grâce.

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