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  • loudebergh

La Librairie des coeurs brisés, Robert Hillman.


C’est une histoire de cœurs brisés.

De celles qui te collent à la peau, au cœur et au corps.

Une histoire d’âmes qui en ont un peu trop bavé.

Qui ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, attendant patiemment que l’on vienne les éclairer. Avant qu’il ne soit trop tard.

Une histoire de vies fracassées et solitaires,

Une de celles que tu aimes à dévorer comme à finir, haletant, désireux de te couler dans un roman « qui finit bien », le sourire aux lèvres, cristaux de sel dans le cœur.


C’est avec beaucoup d’émotion que je referme ce magnifique roman, tout en pureté et en délicatesse. J’ai immédiatement été embarquée dans cette bourgade du sud de l’Australie, dans les années 60. Je me suis attachée à Hannah, une hongroise de Budapest rescapée d’Auschwitz, fraichement débarquée dans ce patelin rural pour y ouvrir une librairie, du jamais vu en ville jusqu’alors. J’ai été fascinée par la bonté, la ténacité et la douceur de Tom, fermier du coin et trentenaire mutique de son état, ayant décidé de lui apporter son aide, tout en essayant tant bien que mal de se consoler de son célibat forcé en élevant avec amour Peter, l’enfant que son ex-femme lui a laissé, dont il n’est pas le père et qu’elle lui reprendra un jour.


« Le temps que Hannah arrive, le visage de Tom était devenu une étendue poussiéreuse traversée de vallées creusées par la sueur. Hannah lui donnait un baiser de bienvenue sur sa joue sale, une habitude si étrange pour Tom qu’il se crispait dès qu’il apercevait son employeuse. Pourtant à l’instant où ses lèvres touchaient sa peau il se passait quelque chose pour laquelle il valait la peine de vivre. Rappelle-toi, se disait-il, elle est folle. Mais bien entendu, il était amoureux, fou entiché de Hannah, et prêt à supporter n’importe quoi.

Au bout d’une semaine, Hannah découvrit qu’embrasser Tom sur les lèvres lui convenait davantage. »


J’ai passionnément aimé voir les cœurs d’Hannah et de Tom s’embraser pour ne plus faire qu’un.

L’auteur, Robert Hillman, parvient avec une économie de moyen à rendre le sentiment amoureux dans ce qu’il a de plus pur, de plus merveilleux. Il retrace avec finesse et doigté les heurts qu’impliquent la naissance et le parcours d’un amour, dépeint la passion comme personne et dessine la colère et la jouissance avec le même crayon soigneusement taillé. Il nous entraine dans ce que la vie a de plus beau au même rythme que dans ce qu’elle a de plus sombre.


« Pourtant il restait une part d’ombre en elle, que Tom ne pouvait atteindre. Parfois, elle tournait les yeux vers lui, mais ne le voyait pas. Elle était à des milliers de kilomètres de là. Une fois elle lui dit : « Tom, laisse-moi, va ailleurs ». Il savait qu’elle entendait par là juste un moment, une heure pas plus, mais il avait l’impression qu’elle le giflait. Il lui était impossible de prendre ça calmement. Il observait cette silhouette affaissée et avait envie de la secouer, de la sortir de cette humeur sinistre. Il se rendit dans le hangar, déambula dans l’obscurité que perçaient des tiges de lumière dorée. Il imagina partir, tel qu’il était, sans même se changer. Faillit le faire. Sut que c’était impossible. S’il la quittait, sa chair se détacherait de ses os. »


Dans La librairie des cœurs brisés, tout est esquissé, rien n’est tout noir ou tout blanc. Les sentiments sont diffus, violents, contradictoires. Hannah, Tom, Peter et les autres respirent le vrai, loin de tout stéréotype narratif. Ils sont entiers, terriblement humains, un rien divins également. Ils sont cassés et abattus, vivants et tourmentés.


C’est avec une très belle élégance enfin, que Robert Hillman évoque les rythmes et la matière de la vie rurale. On s’amourache de Tom, prenant soin de ses arbres fruitiers comme de ses moutons, retirant une tique ici, trayant avec générosité là, on aime passionnément Beau, son chien, jovial et sympathique, on plie l’échine à chaque inondation, on grandit à chaque courroie de transmission réparée, on sent la puissance des vents et la chaleur du soleil, on entend la vie qui crépite et le monde qui grésille. La vie de la campagne dans toute sa richesse et sa dureté donc, mise en lumière par un roman sur les livres et le bien qu’ils font à une communauté.


« La souffrance, née de la Pologne, se lova dans un coin, bannie pour l’instant par les livres et la cire. Et par ce retour. Une femme en haillons qui voyait le camp s’évanouir au fur et à mesure qu’elle marchait, une femme qui avait vécu assez longtemps pour aimer, se marier, se rappeler la tiédeur d’une robe après le repassage, venait de remporter une victoire. En quelque sorte. Ce n’était sûrement pas pour la perdre. »


Magnifique coup de cœur, tout en finesse, parfois même en retenue.

Des émotions savamment orchestrées. De la tristesse beaucoup, des douleurs et des arrachements, mais de la lumière aussi, et de l’amour comme on aime à en vivre de tels.

Un roman empli de poésie, de tendresse et d’ironie, capable de transformer les épreuves de la vie les plus tragiques, en une ode à la beauté des paysages et des Hommes, une ode à la vie, envers et contre tout.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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