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  • loudebergh

Le train d'Erlingen ou la métamorphose de Dieu

Mis à jour : 2 janv. 2019


« Dans cette vie, rien ne nous est donné gratuitement. La lecture, si elle s’accompagne d’une véritable méditation, est un acte initiatique ». C’est ainsi que Boualem Sansal entame son dernier roman. Ou plutôt, sa dernière histoire car il est difficile d’apposer le mot roman sur cette intrigante réflexion imagée. Cette histoire est multiple, elle se déroule sur plusieurs plans, plusieurs pays, plusieurs époques. Elle implique des personnes n’ayant aucun lien entre elles et témoigne d’une jolie dose de fantastique se métamorphosant étrangement sous nos yeux. Elle est méditative, on l'a dit, initiatique, également, mais aussi impalpable, surannée et complètement insaisissable.


« Toi qui entre dans ce livre,

abandonne tout espoir

de distinguer la fantasmagorie de la réalité ».

Nous voila informés!

En même temps, le roman est dédié à Henry David Thoreau, Charles Baudelaire, Franz Kafka, Constantin Virgil Gheorghiu et Dino Buzzati. Je crois que l’indice était déjà donné.


Non ? Toujours pas ? Cela ne vous dit rien ?

Faisons plus simple. Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu est un très beau texte sur la liberté. Celle qu’il nous reste (bien peu), celle que l’on a perdue (beaucoup) mais surtout, celle que nous avons à reconquérir. Absolument. C’est un roman qui, par un enchevêtrement de personnages, de lettres, d’illusions et d’images, nous donne à réfléchir. Beaucoup. Il plait car il inspire. Il inspire autant qu’il perd. Il est beau, simple et attachant. Il se joue de nous en permanence, nous fourvoie et nous interroge. Car vraiment, « quand avons-nous cessé d’être intelligents ou simplement attentifs ? ».

Ute Von Ebert, dernière héritière d’un puissant empire industriel, habite à Erlingen, fief cossu de la haute bourgeoisie allemande. (On ne sait ni où, ni quand. Du moins pour l’instant). Sa fille, Hannah vit à Londres. Dans des lettres libres, emportées et sarcastiques, Ute lui raconte sa vie dans une Erlingen assiégée par un ennemi invisible et dont on ignore tout. La population de la ville attend fiévreusement l’arrivée d’un train qui doit l’évacuer, mais qui n’arrive pas.


Gallimard décrit ce roman comme « le fruit d’un esprit fantasque et inquiet, qui observe les ravages de la propagation d’une foi sectaire dans les démocraties fatiguées /…/ favorisée par la lâcheté ou l’aveuglement des dirigeants ». Elle nous interroge sur notre capacité à nous défendre dans un monde où l’on a tout, l’essentiel comme le superflu.

Dans un monde où l’on ne croit plus en la liberté. En la vie. Dans un monde où les gens sont épuisés par l’ennui et la distraction.

Dans un monde où l’on ne sait même plus comment être attentifs.


Et je crois que c’est justement ce qu’a cherché à faire Boualem Sansal au travers de ce livre : nous rendre attentifs. « Ecrire un roman c’est d’abord ça, amasser des documents, rassembler des idées, produire des notes, faire du tout une brassée, ajouter un peu de ceci, un peu de cela, et attendre que cela prenne, quelque chose viendra. On l’appellera roman si ça se lit et si ça donne à réfléchir ».


Touché coulé ! Car pour donner à réfléchir, il donne à réfléchir. Il nous interroge sur ce que sont nos croyances, celles d’hier comme d’aujourd’hui, qui ne s’opposent jamais que lorsqu’elles sont fausses, approximatives ou vérolées. Sur ces superstitions qui nous rongent et nous éloignent les uns des autres, nous enferment dans ce que nous croyons être une vérité ultime (terme qui pose question à partir de l’instant même où il se trouve employé au singulier).


Croire. C’est ce que nous désirons le plus non ? Parce que c’est bien la seule chose qui rend supportable la perspective de la mort. Bon, d’accord, ça n’est pas pour rien que Boualem Sansal a reçu le Prix de la Laïcité 2018. Il n’est pas un fervent religieux. Mais lisons son livre, interrogeons-nous sur ce qu’implique la croyance ? Sur les souffrances qu’elle induit ? Sur les dangers qu’elle génère ? Peut-être serons-nous moins à même de croire à tout et n’importe quoi.

Mais déjà j’entends les cris de ceux qui croient. Quels qu’ils soient.

Je dis tout de suite non. Vous avez tort. Je suis convaincue qu’il faut croire en quelque chose pour être libre. Car dans le monde policé dans lequel nous vivons, sans réel ennemi, sans religion à défendre, sans cause sacrée, sans rituel d’initiation, le peuple se meurt. Par manque de vie et d’ambition. Par manque de joie, d’amour et de folie.

Le train d’Erlingen interroge toutes ces choses et plus encore. Il est touffu, improbable et fouillis. Il nous perd autant qu’il enseigne. Il donne envie de découvrir Thoreau, d’étudier à nouveau la Métamorphose de Kafka et de continuer à lire. A lire, toujours et plus encore ! A lire des livres pour ne jamais, ô grand jamais, perdre cette superbe qualité qu’est l’attention. Il nous rappelle que la soumission est un refuge idéal, mais que l’idéal peut très rapidement se transformer en cauchemar.

Alors peut-être n’est-ce pas le livre que vous emporterez dans votre tombe, mais c’est un livre important. Je soumets ce terme avec toute l’ampleur qu’il peut convoquer. Le train d’Erlingen est une superbe piqûre de rappel. Elle nous dit : Psst, rien n’est gratuit ! Ne te soumet jamais ! La liberté est reine ! Elle nous chuchote aussi de repenser notre rapport à l’Etat, au Marché, à la Religion et à la Nature ; elle nous propose de refuser la mondialisation qui distend les liens humains, de lutter contre le cancer du béton et la bougeotte massacreuse des touristes, l’inculture et l’achat compulsif, « l’islamisme qui attaque l’humanité dans son code génétique ». Elle dénonce l’oppression et l’esclavage (l’ancien et le moderne – lisez ces pages, elles sont fondamentales !). Et nous propose de nous doter d’une longue vue et d’une pensée clairvoyante. Urgemment.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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