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Lettres d'hiver, lettres d'été. Lucille Dupré, Maaï Youssef.


« Je voulais te raconter comment les mères se brisent et puis comment elles se relèvent. »


C’est installée sur un banc, au bord d’un petit étang parsemé de nénuphars fushia que j’ai terminé Lettres d’hiver, lettres d’été, écrire la maternité de Lucille Dupré et Maaï Youssef. Je venais de nager une heure, goûtant à la joie de redécouvrir mon corps post-accouchement se déployer dans l’eau turquoise d’une piscine de quartier, et profitais de quelques instants seule – pour la première fois depuis deux mois.

La veille, alors que mes joues ne cessaient de se mouiller de larmes et que mon cœur semblait vouloir déborder, j'en lisais d’une traite la deuxième moitié, constatant qu’après les mois d’embelli, je me remettais à vaciller et caressant l’idée qu’une nouvelle dépression du post-partum n’était peut-être pas si loin.


Et à chacun de ces instants, je me disais que les mots qui emplissaient ce livre m’étaient adressés. À moi et à toutes les autres femmes qui, un jour où l’autre, avaient été enceintes et étaient devenues mères.

Car la maternité est un sujet éminemment politique qui dépasse largement la sphère de l’intime. Et dieu qu’il est bon de le voir discuté, débattu, abordé, raconté, pleuré, hurlé !

Ainsi et seulement ainsi, dans nos cœurs inondés, la plaie pourra commencer à se refermer et la cicatrice à s’atténuer.


*


Le temps d’un hiver et d’un été, Maaï et Lucille, deux amies autrices, se sont écrit pour se raconter leurs joies, leurs peines, leur travail d’écriture ; et, pour Maaï, cet enfant qui ne vient pas quand Lucille, elle, a deux jeunes enfants et du mal à retrouver son équilibre.

Bercées par la chaleur de leur amitié, elles cherchent et trouvent les mots afin de comprendre ce qui se joue pour elles dans cette maternité qui se dérobe : la fatigue, les fausses couches, la honte, la solitude, l’envie de fuir, la détresse parfois…Mais la joie aussi, l’amour, la mer Méditerranée si belle et si fantasque, les chansons, les livres et ces stratégies de survie qu’on échafaude ensemble.

Et ce qui n’était au départ qu’une conversation entre amies devient une quête essentielle et poignante, qui nous invite, toutes et tous, mères et non-mères, à (ré)inventer des possibles qui nous soient justes.


L’éditeur ajoute :

Œuvre originale et émouvante, où l’essai emprunte le chemin de la correspondance, de la littérature et de la poésie, où l’intime côtoie le politique, Lettres d’hiver, lettres d’été est le témoignage bouleversant de deux jeunes femmes d’aujourd’hui.


*

Les grands textes savent tomber à point nommé. Nous trouver là où nous sommes. Un peu perdues, bouleversées, esseulées. Ils mettent des mots sur ce que nous sentons au plus profond de nous, ils enseignent, expliquent et livrent. Ils sont les cailloux qu’Hansel jette sur le chemin qui l’éloigne de sa maison, la boussole qui guide le marin, la main de l’amant qui attire son aimé·e à lui.

C’est cet effet que m’a fait cet essai (découvert un peu par hasard, sur un fil d’actualité instagram), entamé quand tout allait (presque) bien, et terminé alors que le monde semblait s’effondrer autour de moi. Il a ouvert en mon cœur une porte que je croyais fermée et empli mon esprit d’une foultitude d’idées aussi salutaires qu’essentielles.



Car comme le dit Lucille, « la maternité est un seuil où coïncident à la fois une force – créatrice, féconde, corporelle – et une zone fragile par excellence, où on est ébranlés, où nos structures profondes, physiques et mentales, bougent. »

C’est si vrai, si palpable, si déroutant. Tout est si mouvant après un accouchement. Comme si marcher sur de la mousse était désormais notre quotidien. On peine à savoir à quoi s’accrocher et on nous le reproche, on respire à peine, on survit plus qu’on ne vit. C’est ce moment où « la frontière entre paranoïa, folie, instinct animal, réelle souffrance, devient ultra-fine ».

Et c’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’écrire à son sujet. Dans sa lettre du 10 juin, Maaï dit : « écrire sur la maternité est une manière de reprendre le pouvoir, de se mettre du côté de l’intensité qui nourrit, plutôt que du côté d’une intensité qui aspire ».


Et puis il y a l’accouchement, ce point de bascule, cet instant où pendant quelques secondes/minutes/heures, on est convaincues, au plus profond de notre chair, que l’on va mourir. Là, maintenant.

Frôler la mort – du moins dans notre esprit – est un moment fondateur. Rien ne peut plus être pareil ensuite. Les cartes ne peuvent qu’être rebattues. Car on a vu la vie s’échapper avant de réintégrer notre enveloppe.

À ce sujet, je me souviens avoir été particulièrement touchée par les mots de la sage-femme française Chantal Birman, dans son livre Au monde, ce qu’accoucher veut dire :

« Comme les hommes, les femmes naissent et meurent mais elles vivent en plus ce moment intermédiaire où se concentrent vie et mort. »

Que la moitié de l’humanité expérimente cet extrême n’est pas anodin. En parler ne devrait pas l’être plus. Car c’est, au contraire, le fondement de tout.


« Je ne vois pas comment on peut penser la maternité sans admettre qu’elle est intimement reliée à la question de la mort et que ça n’a rien de morbide de le dire, c’est juste un fait. Puisque c’est banal de dire des généralités sur le fait que la vie, c’est aussi la mort, et vice versa, pourquoi ça ne l’est pas de dire que l’expérience de la maternité – peu importe la forme qu’elle prend –, c’est une expérience charnière où vie et mort se tiennent proches l’une de l’autre ? Parce qu’il y a toujours un danger pour la mère et l’enfant au moment de l’accouchement, mais aussi parce qu’il est question de vivant et de passage. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on rejette cette dimension complexe de l’enfantement, une fois de plus, parce que nos sociétés patriarcales ont peur du pouvoir et de la force des personnes qui enfantent. »


Le sujet, si intime soit-il, si personnel, est pourtant absolument politique. Il FAUT en parler. Car « le patriarcat est une force extrêmement efficace qui est parvenue à nous faire considérer tous les sujets « féminins » comme des sujets mineurs, frivoles, accessoires. La maternité en fait évidemment partie, et je trouve ça aussi scandaleux que ridicule, pour une infinité de raisons. Je ne me soucie plus de ces perceptions – je crois profondément à l’importance de ces sujets, et je compte bien les faire entrer l’un après l’autre en littérature. »


Lucille Dupré et Maaï Youssef ne cessent de citer des autrices, des poétesses, des artistes qui toutes se sont approprié le sujet. Leur bibliographie, présentée à la fin de l’ouvrage, est exceptionnelle. Rassemblées, ces références constituent un matrimoine aussi grandiose que nécessaire aux femmes, mères, non-mères et militantes que nous sommes. Elles nous fournissent un socle, un appui et une vision. De quoi parvenir à « toucher la terre ferme » comme le dit si bien Julia Kerninon.


Je n’ai pu m’empêcher d’être subjuguée par l’intelligence de leurs réflexions, l’immense bienveillance née de leurs échanges et la sublime sororité qu’ils faisaient émerger. Elles m’ont donné la force d’appréhender les mois et années à venir car « ça compte d’envisager l’enfantement et la maternité comme des moments où on découvre en soi de nouvelles forces, de nouvelles capacités. » La maternité nous brise un peu (beaucoup parfois), mais elle nous donne une force jusque là inconnue au bataillon. Une confiance en nos propres moyens, en les femmes que nous sommes.


Et puis c’est beau quand un texte résonne avec notre histoire personnelle. À la fin du livre, dans la rubrique « Remerciements », Maaï écrit : « Créer aide à réparer. En fabriquant un livre, parfois on fabrique un enfant. » C’est ce que j’ai moi-même fait, à deux reprises, et croyez-moi, cela répare beaucoup.

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