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  • loudebergh

Manifesto, Léonor de Récondo.


J’aurais très facilement pu passer à côté de ce roman.

En raison de sa petite taille sans doute, de sa faible épaisseur, de sa couverture d’une sobriété confondante ou de son titre énigmatique.

En raison de sa date de parution également : trop récente pour avoir pu creuser son trou dans les cœurs, trop ancienne déjà pour pouvoir se pavaner sur le tapis rouge des nouveautés en librairies.

Bref, si la Bibliothèque municipale de Vevey ne l’avait pas placé bien en vue, sur le tourniquet réservé aux nouvelles acquisitions, ce serait tout naturellement et sans faire de vagues que je serais passée à côté, à la recherche d’une autre pépite.


Mais parfois, le hasard fait bien les choses!

Cela faisait quelques jours que, pour une raison qui m’est inconnue, je ne parvenais plus à lire. Mon esprit, sans cesse, divaguait, se perdait dans d’innombrables circonvolutions et finissait systématiquement par guider paresseusement mon bras vers mon ordinateur et privilégier, pour la soirée, l’option « streaming », plus à même de me vider la tête de l’infinité d’étoiles et de peurs qui s’y livraient alors un véritable combat. Les deux romans que j’avais successivement entamés ne parvenaient pas à maintenir mon attention et mon âme s’en trouvait perdue. Perdue de n’avoir assez de mots à se mettre sous la langue.


« Quand les mots se sont dispersés entre nous, que les tiens et les miens ne se rencontraient qu’en de très rares occasions, les gestes s’en sont mêlés. Ils sont entrés dans la ronde. Moins je te parlais, plus je te touchais. Je te prenais dans mes bras en te disant que je t’aimais, persuadée que, si tu ne comprenais pas la phrase, tu la sentirais. Les gestes ont envahi nos espaces, ils étaient une foule. »


Pourtant, lorsque j’ai ouvert sans y croire vraiment, Manifesto de Léonor De Récondo, je dois admettre que la magie a de nouveau opéré. J’ai immédiatement été saisie par la pureté de la langue et la beauté des mots qui en couvraient les pages et n’ai pu décrocher mon regard de ses phrases avant d’en avoir lu la dernière.


« Pour mourir libre, il faut vivre libre. » La vie et la mort s’entrelacent au cœur de ce « Manifesto » pour un père bientôt disparu. Proche de son dernier souffle, le corps de Félix repose sur son lit d’hôpital. A son chevet, sa fille Léonor se souvient de leur pas de deux artistique – les traits dessinés par Félix, peintre et sculpteur, venaient épouser les notes de la jeune apprentie violoniste, au milieu de l’atelier. L’art, la beauté et la quête de lumière pour conjurer les fantômes d’une enfance tôt interrompue.

Pendant cette longue veille, l’esprit de Félix s’est échappé vers l’Espagne de ses toutes premières années, avant la guerre civile, avant l’exil. Il y a rejoint l’ombre d’Ernest Hemingway. Aujourd’hui que la différence d’âge est abolie, les deux vieux se racontent les femmes, la guerre, l’œuvre accomplie, leurs destinées devenues si parallèles par le malheur enduré et la mort omniprésente.


Les deux narrations, celle de Léonor et celle de Félix, transfigurent cette nuit de chagrin en un somptueux éloge de l’amour, de la joie partagée et de la force créatrice comme un ultime refuge à la violence du monde.


« Je dérobe du temps, je vole cette nage. Et, bientôt, mon corps nu entre, fend la première vague, le froid m’étreint, je sors la tête j’aspire une grande goulée l’air et je plonge de nouveau, mon corps battu et rebattu par l’océan se souvient des nages passées, et le plaisir me submerge.

D’une traite depuis Paris, une nuit tendue par la joie qui m’attendait ici. »


Ce Manifesto m’a littéralement happée dans les flux de ses vagues. J'ai vécu ses deux récits comme une succession de marées,

répétitives et uniques à la foi,

dangereuses et merveilleuses.

J’ai été éblouie par la luminosité des mots de Léonor de Récondo, leur souplesse, leur naturel, leur capacité à nous faire entrer immédiatement dans les souvenirs de ses personnages.

J’ai eu le sentiment d’avoir entendu les mots de ce vieux sage sous l’arbre centenaire de Guernica,

j’ai cru frissonner en sentant la main froide de Félix posée sur sa couverture jaune pâle,

et j’ai été certaine de sentir sur ma joue, la caresse moite du vent, allongée dans ce champ.


La douceur et les lumières de cette Méditerranée d’antan m’ont saisie de plein fouet et transportée dans les souvenirs de Félix et d’Ernest. Elles m’ont enivrée de leurs angoisses et de leurs exils et les fantômes de leurs souffrances ont submergé mon cœur.


« De vous voir tous les deux, dans cette chambre nuptiale, recroquevillés dans cet endroit étroit que vos corps n’auraient jamais dû investir, était bouleversant. Cette danse, vous la meniez jusqu’au bout de vos forces, attachés l’un à l’autre, respirant, soufflant de concert, attendant ma venue, pour qu’ensemble nous puissions relever ton corps lourd, le poser sur le lit afin qu’il se déploie dans votre espace amoureux. »


Alors merci Mme de Récondo pour la beauté de ce récit, cette puissance d’évocation, cette lumière diffuse et rayonnante et son infinie sagesse. Elles m’ont sortie de ma léthargie et ont empli mon cœur d’un soleil tout méditerranéen.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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