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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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Quand j'avais cinq ans, je m'ai tué, Howard Buten.


Il m’arrive souvent de rêver être à nouveau enfant. De pouvoir agir comme tel, vivre comme tel et surtout penser comme tel. Avec cette liberté, cette vivacité, cette indéfectible joie dont est emprunte l’enfance, cette légèreté aussi, et ce sérieux qui fait des enfants des êtres infiniment plus humains et plus purs que la quasi-totalité des adultes les entourant.


Tout au long de la lecture de ce magnifique roman, ce rêve s’est incarné.

Dans la tête de Gil, je m’étais installée,

Dans son cœur, je m’étais blottie,

Ses souffrances je les avais comprises,

Ses colères je les avais entendues

Et ses joies partagées.


Car toute l’assurance et la force d’Howard Buten, écrivain, clown et psychologue américain spécialiste de l’autisme, tiennent à ce qu’il retranscrit à merveille le langage des enfants. Et plus encore. Leur pensée, leur façon de voir le monde, leur spontanéité, leur magie. C’est tout le sel de la planète « enfance » que Buten nous livre entre les pages de ce roman.


Son livre, on le lit d’une traite ! Il déborde d’un humour ravageur, cinglant, intelligent, il transpire d’une tension indicible. Il est lourd de sens, terrible aussi, mais définitivement enlevé et léger.


« Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué.

J’attendais Popeye qui passe après le journal. Il a les poignets plus gros que les gens et il est tellement fort qu’il gagne toujours au finish. Mais le Journal voulait pas s’arrêter.

Mon père il le regardait. Moi je m’avais mis les mains sur les oreilles pasque le Journal ça me faisait peur. Ca me plait pas comme télévision. Y a des Russes qui vont nous enterrer. Y a le président des Etats-Unis qui est chauve. Y a les grands moments du fabuleux salon de l’auto de cette année, que j’y suis même allé une fois et ça, ça m’a plu comme chose à faire. »


Ca y est, on est parti ! Dans les bras de Gil on se love, au creux de son cœur on se loge. Mais il n’est pas facile d’être un enfant.

Car ce livre, c’est un roman d’amour. Raconté par un enfant de huit ans, qui dérange et bouleverse. Gil est la petite victime de la bêtise des adultes qui transforment ses rêves en symptômes cliniques, et son amour en attentat. A cause de ce qu’il a fait à Jessica, il se retrouve enfermé à la Résidence Home d’Enfants « Les Pâquerettes », et traité pour troubles du comportement avec symptômes schizoïdes.


« On a tourné par là dans Seven Mile. A gauche. Par là c’est à gauche, par ici c’est à droite, par là c’est en haut, par ici c’est en bas. Si tu te perds, tu dois demander à un agent de police et si tu ne peux pas te brosser les dents après chaque repas, tu peux au moins te rincer soigneusement la bouche. Je suis une mine de renseignements. C’est mon papa qui le dit. »


Et c’est toute son histoire qu’il nous raconte. A droite, à gauche, avant, après, tout se trouve mêlé. Comme quoi, la vie est déjà d’une infinie richesse lorsque l’on a huit ans ! Un souvenir en appelle un autre, l’évocation de la maison d’un copain lui rappelle son dernier cauchemar… On apprend à connaître sa famille, ses copains, son école, ses rêveries devant les héros de la télé, son goût pour Zorro, ses amis imaginaires, ses peurs, la grande colère sous-jacente qui se cache en lui, ses révoltes et ses phobies. Mais surtout : son immense amour et son infinie tendresse pour Jessica.


« L’heure que je me couche c’est neuf heures mais je peux rester plus longtemps à condition de faire toute une histoire. Mais ce soir-là, je suis monté sans histoire. D’habitude, manman vient nous border. Des fois, elle nous chante. Elle est très excellente comme chanteuse. La chanson préférée de Jeffrey c’est La Berceuse de la pleine lune, et la mienne c’est Le chien de chasse, seulement manman la sait pas. Des fois, elle vient pas nous border et je dois éteindre ma lumière tout seul. Debout près de l’interrupteur, je pointe mon doigt vers mon lit puis j’éteins et je cours là où montre mon doigt. C’est comme ça que je peux retrouver mon lit dans le noir. J’ai peur d’aller me coucher pasqu’y a des monstres dans mon placard. Je ferme la porte. Plus de fois on la pousse, plus elle est fermée. Avant de me coucher je pousse la porte de mon placard cinquante fois. »


Dans une langue merveilleusement préservée, incroyablement fluide malgré une syntaxe volontairement écorchée, Howard Buten nous offre un très beau roman, intelligent et sensible. Un livre tendre, burlesque et riche d’enseignements. On y apprend que le « vert paradis des amours enfantines » est un monde bien difficile à préserver des préjugés adultes sur le comportement souhaité des enfants.

Alternant douceurs, drôleries et trouvailles poétiques, il nous emmène dans l’univers d’un petit garçon de huit ans auquel on s’attache chaque ligne un peu plus.


Faut-il en rire ? Faut-il en pleurer ? Je ne sais trop. Mais s’il y a bien une chose que l’on s’appliquera à faire dorénavant, c’est regarder les enfants autrement, comme des êtres magnifiquement humains,

De superbes âmes en puissance,

Dont les règles de vie et les priorités sont à juste titre bien différentes des nôtres.

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