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  • loudebergh

Sa préférée, Sarah Jollien-Fardel.


MAGISTRAL.

Sublime.

Brûlant.


Des adjectifs qui me semblent bien faibles pour qualifier ce roman exceptionnel. D’aucuns parleraient de « claque », de « roman de l’année », de « phénomène », de « coup de poing ». Et il y a de cela. Ce n’est pas tous les jours, après tout, qu’un premier roman – Suisse de surcroît – se retrouve catapulté sur les cimes des monts les plus en vue du paysage littéraire : prix du roman FNAC, prix Millepages 2022, en lice pour le Goncourt des détenus.


Les premières lignes nous donnent le ton, dur et implacable :

« Tout à coup, il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma sœur jacassait. Comme souvent. Mon père disait « Elle peut pas la boucler, cette gamine ».


On le sent : on a affaire à un très grand roman.


*


Dans ce village, haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.

Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’école normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.

Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.


*


Impossible de lâcher Sa préférée une fois le roman entamé. Son rythme, l’âpreté de sa langue, la grandeur de ses mots : tout concourt à rendre ce texte inoubliable. D’une force rare.

Comme sauvé in-extremis de la bouche du démon.

Car cette émancipation à marche forcée a un prix, et Sarah Jollien-Fardel le donne à lire et à voir avec justesse et brutalité. Les sens à vif, les émotions en berne, « Je suis née morte » écrit Jeanne, une phrase comme un tombeau. Fermé par des clous rouillés, inamovibles.


La narratrice est cet être sauvage qu’un rien effraie, enfermée entre les murs de sa peur, de sa haine, de sa hargne. Elle est celle qui ne peut plus rien ressentir, celle que le plaisir a fui, la survivante.

Et c’est déjà beaucoup.

Mais il y a des douleurs auxquelles on ne peut rien : elles ont broyé le peu de vie qui miroitait encore derrière une rétine,

et ont tout écrasé sur leur passage.


Sa préférée de Sarah Jollien-Fardel est un texte inoubliable, grandiose et terrifiant.

À mettre entre toutes les mains. Sous tous les yeux.

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