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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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Les fantômes du vieux pays, Nathan Hill


La race des auteurs capables de te tenir en haleine sur 703 pages compte bien peu de d’élus. Nathan Hill en est un, et pas des moindres, crois-moi !

Même John Irving l’atteste, c’est peu dire ; et à sa suite les plus grands écrivains et chroniqueurs sont unanimes : Les fantômes du vieux pays est LE grand roman américain des deux dernières décennies, et Nathan Hill, la révélation du pays.

Et lorsque je parle de cette race d’écrivains bénis des lieux et divinement doués, je ne parle pas de ces auteurs habiles à te tenir en haleine « facilement » à l’aide de schémas narratifs maintes fois utilisés, certes efficaces mais ayant depuis longtemps perdu toute saveur, secs, désespérément fades. Suivez mon regard.


Nathan Hill, lui, court dans le peloton de tête. Il nous livre un premier roman exigeant (oui, tu as le droit de ne pas le croire en refermant le livre, mais je te promets l’information est exacte, c’est un premier roman), affuté et terriblement passionnant. S’il lui fallu dix ans pour le terminer, tu n'auras besoin que quelques jours pour en venir à bout, une semaine tout au plus. Aussitôt embarqué, te voilà chahuté, entrainé dans le tumulte des époques, le vacarme des lieux, le fracas des personnages. A peine as-tu pris tes marques dans une aussi insignifiante que sage banlieue de l’Illinois dans les années 80, que tu te trouves transporté dans le Chicago en ébullition de l’année 1968, bouleversé par les mouvements pacifistes, anarchistes et féministes. Deux secondes plus tard, tu es en Norvège, dans les années 40, et hop, en un clin d’œil – ou un chapitre, c’est tout comme, tu dévores ses mots comme des pâtisseries, tu engloutis ses phrases comme des pralines – tu te retrouves en 2011 ligoté à Samuel, personnage que tu feras tien et ami durant tout le roman, personnage attachant et intrigant, de ceux que l’on peut qualifier de « dotés d’une belle épaisseur psychologique ». Un homme à la recherche. A la recherche de quoi d’ailleurs ? De vérité, bien sûr. Mais crois-moi, quand c’est bien écrit, ça n’a rien d’un poncif.


Pourtant, la quatrième de couverture ne m’avait pas immédiatement emballée. Je crois même l’avoir relue plusieurs fois pour être sûre d’en avoir compris les mots. L’histoire d’une femme un peu folle qui lance des cailloux sur un politicien en course pour la présidentielle, celle d’un fils abandonnée par ladite femme, professeur de littérature désillusionné par ses étudiants aussi ignares qu’ingrats et se servant de ce fait divers pour renouer avec sa mère en publiant un livre-révélation pour le sortir de la faillite.

Bref, je n’en attendais pas grand chose et j’avais tort. De cette reconstitution aussi hasardeuse que minutieuse du passé, bien des surprises ont été dévoilées et nombreux sont les fantômes à s’être réveillés. En s’emparant de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui, Nathan Hill compose avec beaucoup d’humour et de talent une fresque ambitieuse et terriblement captivante.


« Qui l’a entrainée ? demanda Samuel.

- Personne, dit Alice. Tout le monde. L’époque. Elle a été emportée. C’était galvanisant vous savez.

Pour Alice, les vingt pour cent de vérité, c’était qu’elle voulait quelque chose qui mérite qu’elle y croie, qu’elle s’y consacre. Plus jeune elle avait en horreur ces familles qui vivaient repliées sur elles-mêmes, ignorantes des problèmes du vaste monde : rouages bourgeois d’une grande machine, masses idiotes et grégaires, salauds égoïstes incapables de voir plus loin que le bout de leur jardin. Leurs âmes, pensait-elle, devaient ressembler à de petites choses rabougries. »


Entre les pages des fantômes du vieux pays, l’ambiance est au détail, minutieusement dépeinte, soigneusement établie. Travail d’orfèvre ou d’historien ? De romancier indéniablement! d’une jolie trempe certainement. Alors on se délecte de descriptions truculentes, avec le sentiment de plonger dans les époques comme dans les différents bassins d’une piscine, le chaud, le froid, celui à jets ou avec des remous. Rien n’est laissé au hasard, tout est décrit avec vivacité et fougue ; les personnages, les lieux, les actes semblent prendre vie sous nos yeux. Parfois, trois pages entières sont consacrées à la « quête » de l’un des personnages, lancé à plein régime dans un jeu vidéo, et c’est à s’y méprendre vraiment, on a l’impression de voir courir son avatar sous notre nez. Un chapitre plus tard, nous sommes auprès de Faye et d’Alice dans la chambre de leur pensionnat en 1968, s’échangeant poèmes et petites pilules rouges. Parfois on se demandes même où l’auteur semble vouloir nous emmener, que viennent faire là certains personnages, quel rapport ont-ils à l’histoire. Mais en fait, on se dit que ce n’est rien de moins que la vie, au sein de laquelle gravitent une foultitude de personnages, certains majeurs, d’autres moins. Et encore ! Et puis un peu de patience ! Que dis-je, beaucoup de patience ! Accroche toi, récompense garantie à la fin. D’abord parce que tu auras réponse à tous tes questionnements, retrouvé toutes les pièces du puzzle et qu’en prime tu auras dévoré un roman au souffle éblouissant, parfois drôle, souvent désabusé, tout au long brillant.


« Et c’est la vérité. Il a fait de son mieux. Il était un homme bon. Le meilleur père qu’il pouvait être. Même si Faye ne s’en était jamais rendue compte. Il arrive qu’on soit tellement enfermé dans sa propre histoire qu’on ne voit pas le second rôle que l’on occupe dans celle des autres. »


Bref, tu l’as compris, en faisant le choix d’ouvrir Les fantômes du vieux pays, c’est dans une grande fiction américaine comme seul ce continent semble pouvoir en offrir que tu t’apprêtes à plonger. Un chef d’œuvre, incroyablement libre, empli de bruits et de bourrasques, débordant de vie, rageusement grandiose. Un petit pavé à la fin duquel tu arriveras malheureusement trop vite. Bon sang, on en aimerait encore tellement ! Pas facile de rebondir sur autre chose après cela ! De revenir à sa pile de livres à lire en s’interrogeant sur ce qui pourrait avoir autant d’ampleur que ce roman ! Une chose est sûre, ce livre va continuer de nous hanter et de faire de même avec les pages des autres livres que nous commencerons ensuite.

Parfait, je crois que l’idée me plait.


« Nous ne sommes pas notre peau de crasse, avait-il écrit, nous sommes tous au-dedans de beaux tournesols dorés, bénis de notre propre semence & des corps-accomplissements beaux nus dorés poilus qui grandissent en tournesols fous noirs et formels dans le crépuscule… »

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