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  • loudebergh

Pense aux pierres sous tes pas, Antoine Wauters.


Certains romans ont ceci de magique qu’ils ont la capacité de donner naissance à une langue.

Ils ont beau être écrits avec les mêmes mots que ceux que nous utilisons au quotidien, les mêmes termes que ceux que nous lisons dans la presse le matin, il résonne au creux de leurs silences, quelque chose de très différent.

Quelque chose d’inouï, d’inconnu jusqu’alors.

Quelque chose qui nous émeut et nous transporte, nous glace et nous pénètre.

Nous rend plus fort.


Une langue.

Une source de chaleur, un courant électrique.

Une impétuosité grandissante,

Une fougue dévastatrice.

Ce qu’ils racontent relève presque de l’anecdote tant la manière de le dire appâte nos sens et finit par exploser dans nos veines.

On y lit ce que l’on n’a jamais lu, en se demandant bien pourquoi, tant c’est simple et merveilleux tout à la fois.

« On vivait là. Dans la torpeur et dans l’ennui. Comme des chiens en somme. Comme des chiens et des lâches. Voilà. »

Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une sœur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines.

Marcio travaille aux champs avec le père, un homme brutal et violent, tandis que Léonora s’occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles.

Mais un soir que leurs corps se rapprochent doucement dans le fenil, le père surgit et voit se confirmer ce qu’il a toujours suspecté.

Et tandis qu’un nouveau coup d’Etat vient de se produire, les parents décident de séparer les jumeaux. Commence alors un combat long et incertain, celui de la réinvention de soi et de la quête obstinée de liberté.

Les éditions Verdier présentent l’ouvrage comme un véritable hymne à la désobéissance, un cri d’espoir, d’amour fou. Et c’est on ne peut plus vrai. Le roman rugit d’un refus des frontières quelles qu’elles soient. Un refus des limites, de toutes les barrières qu’érige la société. Il se joue des tabous, se moque de l’intouchable et transforme l’interdit en art de vivre.

« Chaque matin, pendant que Mams vaquait aux occupations d’intérieur, Paps accompagné de son frère Zio Pepino, enfonçait dans le travail le bruit blessé de sa respiration, la fumée blanche et bleue de sa pipe en écume de mer, et tout se remplissait du vacarme des bois qu’ils assemblaient. »

C’est un roman qui déborde d’une poésie crue, incandescente. Dont les mots ne cessent de s'écraser contre notre sternum, l’emmitouflant de leurs teintes bleutées au parfum d’infini.

Il nous fait lever la tête, plonger les yeux dans le coton des nuages, caresser le vent de la pulpe de nos doigts et embrasser les bruits du jour de nos lèvres affamées.

« Je songeais qu’être séparé de quelqu’un, c’est être séparé non pas une fois seulement et pour de bon, mais des tas de fois, pendant des jours, des mois et des années, jusqu’à ce que le manque, enfin, en ait assez de vous butiner le cœur. »

Pense aux pierres sous tes pas – a-t-on vu un plus joli titre ?- nous parle d’amour et de séparation, avec des mots d’enfants et un regard d’adulte. Il réveille les émotions que l’on tentait d’enfouir sous le tapis de notre cœur, agite notre intériorité d'un trouble salvateur, secoue le cocotier de notre âme, patauge dans la fourmilière de notre esprit et masse nos tempes d'une huile des plus suaves.

De quoi nous rappeler que la vie est belle,

la liberté, à chérir plus que tout ;

et que le parfum des fleurs et le goût des fraises sont amplement suffisants

pour emplir nos vies d’un myriade de notes de bonheur.

« Le reste, alors, n’importait plus.

Il n’y avait plus que nous. Nous et les arbres. Nous et le vent. On n’avait besoin de rien d’autre. »


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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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