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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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Une chambre à soi, Virginia Woolf.


Voilà quelques jours, je suis tombée sur « La Grande Traversée » de France culture, une émission retraçant en cinq épisodes de deux heures la vie et l’œuvre de la brillante Virginia Woolf. J’en ai été autant bouleversée qu’émerveillée et suis entrée dans une sorte « d’obsession » pour l’écrivaine, la femme et la grande féministe qu’elle était. Je me suis mise à écouter et lire tout ce que je pouvais attraper au vol à son sujet, ai eu le sentiment de percevoir la vie - la réalité comme elle l’appelle – sous un angle bien différent, me suis sentie infiniment proche d’elle et me suis précipitée à la librairie pour acheter son superbe essai : Une chambre à soi, ouvrage culte s’il en est et merveille d’écriture.


Virginia Woolf m’avait effectivement toujours fascinée. Elle portait encore, collée contre sa peau, cette image de petite chose frêle, éthérée et déprimée, vivant pour et par la littérature dans un savoureux mélange qui, pour les chroniqueurs de l’époque et nombre de ses biographes, ne pouvait finir que par un suicide…Tout en étant couverte d’un voile mystérieux qui ne demandait qu’à s’ôter.

J’avais bien entendu vu (et aimé) le film The Hours de Stephan Daldry, mais je n’avais jamais réussi à aller au bout de Mrs Dalloway pour une raison qui m’échappe encore.


C’est sans doute mieux car c’est, dotée de ce très beau bagage de connaissance (les dizaines d’heures d’émissions écoutées en quelques jours), que je recommence mon petit bout de chemin avec Virginia. J’ai le sentiment d’avoir appris à la connaître, à l’apprivoiser, d’avoir compris son fonctionnement, mais surtout, son immense force (malgré toutes les étiquettes que l’on a pu lui coller), la pureté de sa langue, et sa puissance littéraire. J’ai redécouvert une écrivaine bravant les conventions avec une magnifique ironie, une femme infiniment libre, une acrobate de la littérature voltigeant entre les styles et les genres, une funambule de génie cheminant entre l’imaginaire et le réel, l’amour et la haine, le calme et la folie. Une iconoclaste somme toute, une frondeuse, une femme hautement inflammable.


Dans Une chambre à soi, Virginia Woolf analyse avec ironie, force et légèreté, les causes du silence littéraire des femmes pendant de très nombreuses décennies. Elle rappelle comment, jusqu’à une époque toute récente (qui semble parfois résonner encore aujourd’hui), les femmes étaient savamment placées sous la dépendance spirituelle et économique des hommes et nécessairement réduites au silence. Elle développe une théorie selon laquelle ce dont elles auraient « simplement » eu besoin pour affirmer leur génie et développer leur talent, était du temps, de l’argent (la capacité de le gagner seule, entend-elle) et une chambre à elles.


« Et sans être Goethe, ou Carlyle, ou Voltaire, l’on peut sentir, fut-ce tout autrement que ces grands hommes, la nature de cette complexité et la puissance de cette faculté créatrice si développée chez les femmes. On entre dans une chambre – mais il faudrait étirer jusqu’à leurs extrêmes limites les ressources de la langue anglaise et des volées entières de mots se verraient contraintes de naître illégitimement, avant qu’une femme puisse dire ce qui se passe quand elle pénètre dans une chambre. Les chambres diffèrent si totalement les unes des autres ; elles sont calmes et pleines de bruit, donnent sur la mer ou, au contraire, sur la cour d’une prison ; elles sont encombrées de linge qui sèche, ou toutes vivantes d’opales et de soieries ; elles sont rudes comme des crins de chevaux ou douces comme des plumes – il suffit d’entrer dans n’importe quelle chambre de n’importe quelle rue pour que se jette à votre face toute cette force extrêmement complexe de la féminité. Comment pourrait-il en être autrement ? »


Une chambre à soi, c’est le cheminement de Virginia Woolf sur le sujet : Les femmes et le roman.

Son questionnement, elle l’entame au bord d’une rivière (celle qui la vit se donner la mort) et le poursuit dans le parc de l’université. Elle se voit refoulée à l’entrée de la bibliothèque universitaire en tant que femme non accompagnée, puis se retranche chez elle, observant depuis sa fenêtre le tout Londres se mouvoir à ses pieds.

Pourquoi y a-t-il si peu, voire pas du tout, de femmes écrivains jusqu’au XVIIIème siècle ? Et pourquoi, au milieu du XXème siècle, celles qui résistent ont tant de peine à faire éclater leur génie et leur puissance ?


Virginia aborde avec force et fantaisie le peu de liberté accordée aux femmes, leur dépendance financière, leur manque d’instruction, la nécessité de garder leur vertu, leur réclusion dans les maisons et toutes les considérations masculines plaidant en défaveur des femmes créatrices :

« Tous ces siècles, les femmes ont servi de miroirs, dotés du pouvoir magique et délicieux de refléter la figure de l'homme en doublant ses dimensions naturelles ».

Le tout se trouve cité avec un humour et une ironie délicieusement anglaise. Une chambre à soi se transforme autant en véritable petit plaisir de lecture qu’en admirable réflexion sur la femme et la littérature de manière générale. On y découvre son admiration pour Shakespeare, Jane Austen, Charlotte Brontë, on se trouve baigné dans son univers empli de poésie, chahuté dans ses combats radicalement féministes, emporté par sa verve et sa force.


« L’anonymat court dans leurs veines. Le désir d’être voilées les possède encore. Même aujourd’hui, elles sont loin d’être aussi préoccupées que les hommes par le soin de leur propre gloire et, en général, peuvent passer devant une pierre tombale ou un poteau indicateur sans éprouver l’irrésistible désir d’y graver leur nom, ce à quoi Alf, Bert ou Chas sont contraints, poussés par cet instinct qui les fait grogner dès qu’ils voient passer une belle femme ou même un chien : Ce chien est à moi. Et, bien entendu, il ne s’agit peut-être pas d’un chien, pensais-je, me souvenant de Parliament Square, de la Sieges-Allée et d’autres avenues ; il peut s’agir d’un lopin de terre ou d’un homme aux cheveux noirs et bouclés. C’est là l’une des plus grandes supériorités de la femme que de pouvoir passer, fût-ce à côté d’une belle négresse, sans vouloir en faire une anglaise. »


Virginia Woolf, au travers de ce superbe essai, se donne les moyens de vivre encore un peu en nous toutes. Délicatement, elle nous tape sur l’épaule alors que nous faisons la vaisselle ou couchons les enfants, et nous rappelle la force des mots.

Elle nous rappelle que si nous parvenons à gagner « cinq cent livres » par an,

à nous ménager une chambre à nous, fermée à clefs dans laquelle, comme les hommes dans leur bureau, nous ne serons pas en permanence dérangées,

si nous acquérons l’habitude de la liberté et le courage d’écrire exactement ce que nous pensons,

si nous parvenons à échapper un peu au salon commun,

si nous apprenons à voir les humains non pas seulement dans leurs rapports avec les autres mais dans leur rapport avec la réalité, avec « la vie vivifiante », avec le ciel, avec la terre, avec le Beau,

si nous parvenons à regarder plus loin,

à marcher seule,

à comprendre que nous aussi, nous sommes en relation avec le monde,

alors la poétesse qui est en chaque femme (quelle qu’en soit la forme prise) pourra jaillir avec une puissance infinie.

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