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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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De purs hommes, Mohamed Mbougar Sarr.


Ce roman est une étoile. Une parmi les milliers qui scintillent dans le ciel littéraire africain, une comète qui rayonne encore (et pour longtemps) dans mon cœur, un astre qui brille et donne, en un battement de cil, un cap, un regard sur le monde, un regard sur l’Autre.

C’est une écriture précise, poétique et politique, qui magnifie la langue en allant à l’essentiel dans un mouvement de grâce infini. C’est de l’intelligence à l’état pur, de la grande littérature, une attention et une compréhension infinie des hommes, un roman terriblement humain et bouleversant somme toute.

C’est un livre passionnant aussi, dont on dévore les 190 pages en quelques heures, un peu plus si l’on aime à goûter la langue et se réjouir intérieurement (ou pas, d’ailleurs) de telle ou telle page sublime ; c’est un très bel objet aussi, doté d’une photographie de couverture lumineuse et troublante.


J’ai entendu parler de ce roman dans une émission de France Culture, la semaine passée : Droits LGBT+, de l’intime au politique. De Dakar à Pretoria, sortir de l’homophobie d’état. Passionnée par le sujet, que je savais épidermique et complexe de par mes voyages en Afrique, j’ai couru à la librairie pour me procurer ledit roman et quelle n’a pas été ma surprise de découvrir un très bel objet, superbement édité, extrêmement agréable, que je me suis empressée d’entamer confortablement installée sur un banc, au bord du Lac, ma chienne à mes pieds, alors qu’un rayon de soleil se plaisait à me lécher le visage. Bref, notre rencontre (celle de De purs hommes et moi) a commencé sous les meilleurs hospices. Elle s’est terminée hier soir, sur une terrasse d’un joli café de Vevey, le cœur serré et battant la chamade, le regard un peu humide, le cerveau en feu.


« Ils parlaient, si on peut appeler ainsi ces phrases sans origine ni but, ces monologues inachevés, ces dialogues infinis, ces murmures inaudibles, ces exclamations sonores, ces interjections invraisemblables, ces onomatopées géniales, ces emmerdantes prêches nocturnes, ces déclarations d’amour minables, ces jurons obscènes. Parler. Non, décidément non, ils bavaient les phrases comme des sauces trop grasses ; et elles coulaient, sans égard du reste, à quelque sens, seulement préoccupées de sortir et de conjurer ce qui, autrement, leur aurait tenu lieu de mort : le silence, l’effroyable silence qui aurait obligé chacun d’eux à se regarder tel qu’il était vraiment. »


Tout commence par une vidéo, devenue virale sur internet, partagée sous le manteau par le tout Dakar : un groupe d’hommes, fous furieux, creusent une tombe et en sortent le cadavre. C’est celui d’un jeune homme, supposément homosexuel (gòor jigéen, un homme-femme en wolof) décédé quelques jours plus tôt. Nombreux sont ceux qui considèrent qu’il ne peut pas être enterré dans un cimetière musulman, car l’homosexualité est une honte, un crime, le plus grand des pêchers.

Ndéné Gueye, professeur de Lettres déçu par l’enseignement et l’hypocrisie morale de sa société, n’a d’abord pas d’avis réellement tranché sur le sort réservé à cet homme post-mortem. Il affiche même une homophobie bon teint qui scandalise sa maîtresse, la belle Rama, sauvage, libre et superbement bisexuelle. Progressivement cependant, la vidéo fait son chemin sous le crâne de Ndéné, elle devient même une obsession. Qui était cet homme ? Pourquoi a-t-on exhumé son corps ? Compulsivement, sans trop bien comprendre son soudain attachement pour ledit gòor jigéen, Ndéné se lance à la recherche de son identité, de son passé, de sa famille. Mais autour de lui, dans le milieu universitaire comme au sein de la sphère familiale, les suspicions et les rumeurs vont bon train.


« L’air chaud de la ville m’embrasse déjà le visage. La rumeur se rapproche. Je lui ouvre les bras comme à un frère. La lucidité… Celle dont parlait Rama. La lucidité… La voilà peut-être. Encore quelques pas et elle m’aveuglera. J’ai fait mon choix. »


Le sujet est bouleversant. L’écriture de Mohamed Mbougar Sarr fiévreuse, empressée et poétique, les rebondissements pleuvent, la recherche de Ndéné est palpitante. Une seule grande question se pose pour lui: comment trouver le courage d’être pleinement soi, sans trahir ni se mentir, et quel qu’en soit le prix ?


« Gay : voilà le seul linge sale qu’une famille était heureuse et soulagée de laver en public, avec le secours de toutes les mains qui venaient frotter, frotter, frotter jusqu’au sang l’ignoble tache faite sur l’honneur et sauvegarder ce qui leur importait le plus : l’image qu’elles renvoyaient dans le petit ballet d’ombres de nos insignifiantes existences. Personne ne supporte la honte. »


Ndéné cherche à comprendre pourquoi les homosexuels sont ainsi traités, d’où vient cette haine viscérale. La religion n’explique pas tout. On lui affirme que l’homosexualité n’existait pas en Afrique, que c’est un truc de Blancs, amené avec la colonisation. On lui dit que l’on tolère (et encore !) l’homosexualité lorsqu’elle est discrète, mais que les « pédés exubérants » sont à bannir, à enfermer, à tuer. Il existe pourtant au Sénégal de vieilles traditions mettant en scène, au cours de danses lascives et suggestives, des hommes travestis. Bref, c’est toute l’ambiguïté de l’Afrique face à l’homosexualité que Mohamed Mbougar Sarr interroge et explore, au-delà même de la question de l’identité masculine.


« C’est parce qu’ils sont aussi seuls, aussi fragiles, aussi dérisoires que tous les hommes devant la fatalité de la violence humaine qu’ils sont des hommes comme les autres. Ce sont de purs hommes parce qu’à n’importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer, les soumettre à la violence en s’abritant sous un des nombreux masques dévoyés qu’elle utilise pour s’exprimer : culture, religion, pouvoir, richesse, gloire… Les homosexuels sont solidaires de l’humanité parce que l’humanité peut les tuer ou les exclure. On l’oublie trop souvent, ou on ne veut pas s’en souvenir : nous sommes liés à la violence, liés par elle les uns aux autres, capables à chaque instant de la commettre, à chaque instant de la subir. »


Il porte une superbe attention aux individus et à leurs contradictions, à leurs rêves, leurs tourments, leur infinie violence, leur grandeur. C’est bien d’Humanité qu’il s’agit, dans ce qu’elle a de pire (intolérance, fanatisme) et de meilleur, dans toute sa fragilité, son besoin d’écoute, de transcendance, de solitude. Grand plaisir de lecture donc, tant sur le plan intellectuel que littéraire, que je recommande absolument.

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