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  • loudebergh

Sous le soleil de mes cheveux blonds, Agathe Ruga.


C’est avec beaucoup d’émotion qu’en ce petit matin, je referme Sous le soleil de mes cheveux blonds d’Agathe Ruga. Un peu de fébrilité même.

Peut-être parce que je suis enceinte et que les dernières pages du roman ont résonné à mes oreilles comme des tambours battant la campagne.

Peut-être aussi parce qu’en cette heure matinale, j’ai été l’heureuse récipiendaire d’une nouvelle capable de renverser les montagnes et de changer l’ordre du monde pour le petit cercle qu’elle engage.

Peut-être enfin parce qu’il est six heures et que cette heure semble avoir été forgée pour moi. Mon amoureux dort, ma chienne somnole recroquevillée à mes côtés, le lac est d’une sérénité redoutable et pas un son ne semble en vouloir à mon âme enchantée.

L’une est blonde, secrète et bourgeoise. Au lycée, on la surnomme Brigitte. L’autre, extravertie et instable, répond au nom de Brune. Toutes deux sont encore des jeunes filles pleines d’avenir. Ensemble, elles se le promettent, elles pourront tout vivre.

Traversant les années folles de la jeunesse, elles découvrent la joie d’aimer, de danser, de rire et de boire jusqu’au petit matin en rêvant à leurs destins de femmes. Mais un étrange jour d’été, tout s’arrête brusquement. Sans donner aucune explication, Brigitte rompt leur amitié et disparaît.

Les années passent mais n’effacent pas la douleur de l’absence. Lorsque Brune tombe enceinte, le moment est venu de comprendre ce qui s’est joué entre elles, ce qui les a unies puis séparées. D’autant que Brigitte, dont elle n’avait plus la moindre nouvelle, revient la hanter : dans ses rêves, elle aussi attend un enfant.

Sous le soleil de mes cheveux blonds (a-t-on vu plus merveilleux titre ?) a eu son petit effet sur mon cœur patiné de tendresse et mon cerveau en proie à une foultitude d’idées aussi somptueuses qu’inaccessibles.

Pourtant, ce livre ne partait pas complètement gagnant. Il s’agissait du premier roman très en vu et largement applaudi d’une bloggeuse littéraire plus que connue (à juste titre), d’une autofiction qui plus est (pas ma tasse de thé, je dois l’avouer), et j’avais peur de ne pas parvenir à entrer dans la très courue liste des amateurs-encenseurs.

D’autant plus que dès les premières pages, le style d’écriture m’avait quelque peu rebutée. Je le trouvais lisse, scolaire et manquant de maturité. Parfois même, certains poncifs me heurtaient violemment et empêchaient une suite de lecture sereine. Des phrases comme « La déception chez une femme ne s’efface jamais. Elle se superpose seulement à d’autres. L’amour d’une femme se mesure à la quantité de déceptions que son ventre peut supporter » ont en général, le don de m’irriter. Je les trouve superficielles et vaines.

Bref, c’était mon tour d’être déçue. Bien des mots avaient été écrits et pas une seule fois, cette critique ne revenait. Je m’interrogeais. Etais-je la seule à m’émouvoir de ces phrases bredouillantes ? Etais-je en train de passer à côté de quelque chose ? Faisais-je preuve de mauvaise fois ?

Peut-être oui. Ou peut-être pas d’ailleurs.


Malgré tout, j’étais attirée. Je ressentais comme un désir viscéral le fait de connaître la suite, d’apercevoir le dénouement. Je lisais compulsivement, j’y songeais lorsque je ne lisais pas. Et je me disais : il y a quelque chose, il n’y a pas à dire !

Alors j’ai continué ma lecture. Petit à petit, ce style enfantin qui me perturbait tant s’effaçait, laissant pleinement place à une histoire dont je ne démordais pas. Bien que me sentant très différente des personnages évoqués, je ressentais presque physiquement cette petite ficelle qui, délicatement, s’entremêlait autour de nos chevilles pour ne plus nous détacher. Tous, nous étions liés et il était de mon devoir d’aller jusqu’au bout du roman pour couper ce morceau de tissu devenu épaisse corde à mesure que les pages filaient.

« Il m’a choisi un joli studio en ville à cent mètres de la maison de Valéry, me l’a aménagé avec goût, m’a ouvert un compte en banque et chez l’épicier. Avec papa, l’argent a toujours tout résolu. Je ne le blâme pas, c’est le lot de beaucoup d’hommes.

J’ai laissé ma mère dans son syndrome du nid doublement vide, armée de petites gélules apaisantes. »

J’étais emportée. Transportée. Par ces jeunes femmes fantasques et admirables, ces hommes saints et épris. J’étais séduite par ce verni luisant qui effaçait toutes les considérations matérielles que les personnages rencontraient pour ne laisser qu’apparaître leur vérité émotionnelle et leur cœur palpitant. J’aimais l’idée que tout ce qui était écrit était vrai. Les mots d’Agathe Ruga dégorgeaient de vécu, de transpiré. Ils étaient trempés de vérité et c’était beau. Les quelques passages qui – ô la piètre romantique que je suis ! – me paraissaient mièvres se déposaient au fond de ma lecture pour ne laisser surnager que les récits de vie criant d’amour et de passion.


Mon adolescence et mes premières années de jeune adulte, mes sorties en boîte et les interminables préparatifs qui, alors, occupaient toute notre attention, me sont revenus en pleine figure ; nos chagrins adolescents, nos cuites inoubliables dans un Paris que la nuit semblait avoir oublié ; nos premières fois, nos ivresses, l’éveil de notre féminité ; le divorce de nos parents, la disparition de certains amis, le passage à l’âge adulte, les désillusions. Et puis l’arrivée d’une grossesse, la découverte d’une attente partagée avec sa meilleure amie, les émotions qu’elles engendrent, les désirs infinis qu’elles élèvent et font clignoter dans nos cœur comme des enseignes lumineuses sur le toit d’un fast-food. Enfin, la délivrance. Tout. Tout semblait y être.

« Visiblement nous ne sommes pas le seul couple divorcé. Sous mes yeux, des dizaines d’enfants changent de parents en une quinzaine de minutes. Des enfants mais aussi des adolescents, des bébés parfois. Souvent leurs géniteurs ne se parlent pas, sortent à peine de la voiture. Les échanges s’opèrent tels des tours de passe-passe ou des deals de cocaïne : dans la honte et le silence. Donne-moi mon enfant, je te donne ta pension. Et une valise sort d’un coffre pour entrer dans un autre, on oublie que ce ne sont que des vêtements, que ce n’est pas si grave ; que, de toute façon, c’est foutu. »

Et même si sous la plume d’Agathe Ruga rien ne semblait difficile, Sous le soleil de mes cheveux blonds sentait le parfum d’une vie aimée et essorée. Il sentait le rouge à lèvre et les bulles de champagnes, la transpiration et les cheveux mouillés, le sexe après l’amour et les rêves décollés, la peur d’être oublié et le désir de fuir.

Il sentait l’urgence d’écrire et de dire. L’urgence d’être et de nommer. Avec les mots d’aujourd’hui, les passions de toujours.

« Quand un homme tremble en vous voyant, prenez garde. Méfiez-vous de ce qu’il va vous dire, à quel point il va bouleverser votre vision de l’amour. Méfiez-vous des hommes qui vont aiment autant que Marceau a pu m’aimer. Mais savourez. Souriez et dansez sur terre uniquement pour qu’un homme vous regarde comme ça. Dans ses yeux je me voyais, j’étais un incendie, je prenais feu et il restait immobile, hypnotisé par les flammes, inquiet et fasciné. »

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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