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  • loudebergh

Chien-Loup, Serge Joncour.


On entre dans ce roman comme on pénètre dans une forêt. Silencieusement, à tâtons. Avec humilité aussi et un peu de crainte sans doute. On y entre en sachant qu’on n’en ressortira pas tout à fait pareil. On aura grandi, on aura compris. Quoi ? On ne sait trop, mais l’on se sentira plus sage. Plus grand peut-être, infiniment petit somme toute.

On entre dans ce roman pour n’en plus ressortir et heureusement. Car c’est le genre de livre capable de nous hanter longtemps, si ce n’est toute une vie.


Chien-loup est un pavé qui se dévore à toute vitesse et se savoure longuement. Il est de ces magnifiques romans dont seuls les grands auteurs ont le secret. C’est un livre qui se vit autant qu’il se lit, qui se ressent au creux de nos reins, dans chacun des plis de notre peau. C’est un livre qui nous embarque avec force au cœur du Lot, au fond du causse, dans les intestins d’une forêt primaire dans laquelle les animaux sauvages sont les rois. Dans laquelle les hommes ont perdu toute superbe, seuls, atrophiés, pas de réseau, plus de portable, dépossédés de tout.

C’est ce que l’on croit tout du moins.

Au début.


Mais ce roman, c’est aussi une incroyable histoire, tissée sur deux époques dont les récits ne cessent d’alterner.

Franck et Lise décident de passer l’été au calme, dans une maison isolée de tout, au cœur du Lot. Ils ignorent tout de cette bâtisse couverte de secrets, bruissante de mille maux, vêtue d’innombrables mystères. Ils ne savent pas qu’elle abritait un dompteur allemand et ses huit fauves pendant la première guerre mondiale et qu’un amour grand comme le monde y naquit. Ils ne savent pas qui est cette bête, entre chien et loup, qui semble les attendre.

Franck est encore persuadé qu’aujourd’hui, la nature n’a plus rien de sauvage, que même les plus sombres forêts sont âprement domestiquées par l’Homme. Il est convaincu que les guerres du passé, celles où les hommes s’entretuaient, ont cédé la place à d’autres guerres, plus insidieuses, moins meurtrières. Mais cela, c’était avant.


Avant que ne soit déterré un passé peuplé de bêtes et anéanti par la guerre. Avant qu’il ne découvre toute la bestialité d’un monde qu’il croyait mort, une bestialité pourtant absolument magnifique, terrifiante et fascinante à la fois.


« Franck l’observait par en dessous, ce que le chien saisit parfaitement. La faune ici s’en tenait à cette observation mutuelle, à ce qui-vive existentiel où chacun guette l’autre, soit parce qu’il le craint, soit parce qu’il le chasse. La forêt est un espace de combat, la paix semble y régner mais dès lors qu’on s’y arrête un instant, on sent bien que s’active tout un royaume de vigilances, on pressent des milliers d’oreilles qui écoutent, de regards qui surveillent, la tension est palpable. »


Serge Joncour nous plonge dans un univers décrit avec une précision et un toucher magistral. Il nous livre une histoire admirablement ficelée, pleine de rebondissements et capable de nous couper le souffle à chaque instant, dans un paysage grandiose au cœur duquel on a le sentiment de vivre pendant 538 pages. Avec Franck et Lise, on s’émerveille de ce coin de paradis, de cette vieille maison perchée sur une colline, au milieu d’un écrin de nature inviolée, on s’inquiète de ces bruits qui peuplent les rêves et les nuits, on s’émeut de cette musique infinie qui nous pénètre et nous emplit, on se terre dans la peur de ce qui peut arriver. De ce qui va arriver.


« Une femme c’est un tout autre monde, et tenir une femme contre soi, c’est être littéralement dépaysé, adouci, en paix. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas tenu une femme, pensa-t-il sans colère ni malaise, vaguement incrédule. Il avait ses deux petits seins sous les yeux, et ce qui lui vint d’instinct, sans réfléchir, sans même y penser, ce fut d’y poser la tête, rien qu’une fois, comme pour soutirer à la chair sa saveur essentielle, avant de mordre plus profond, en se contenant, tout en rêvant d’y planter les crocs. »


Cette nature, elle n’est pas posée, sagement, sur les pages du roman. Vigoureuse, elle s’en extirpe, s’en extrait pour nous sauter au visage. Ces bêtes, toutes ces bêtes (tu verras, le livre en est empli. Elles sont le livre, pourrait-on dire !), nous hantent et nous captivent. Elles nous happent et nous rappellent à notre pauvre condition. Elles nous remettent en place et nous donnent le souvenir d’un temps pas si lointain durant lequel elles étaient tout pour nous.

Un temps qui n’a peut-être pas disparu. Mais que l’on cherche à oublier, à une époque où l’on ne sait plus vivre avec les bêtes, où l’on en a peur, où elles nous dégoutent, où on ne les comprend plus, où on les met en esclavage.


Dans ce roman, Serge Joncour clame son amour pour cette nature, seule capable de nous rappeler à notre petitesse, avec force et humilité. Avec des mots soigneusement choisis, un style inimitable, des phrases absolument somptueuses, il magnifie un monde que l’on cherche trop souvent à quitter. Au prisme d’une histoire haletante et délicieusement menée, il nous tape sur l’épaule et nous enjoint à retourner en forêt, y marcher, de longues heures durant, accompagné d’un chien si possible. A nous laisser happer par cette mère Nature qui est tout, sauvage et nourricière à la fois, terrible et infiniment douce également. Bestiale. Sublime.


Magnifique coup de cœur donc, tu l’as compris!

Ami lecteur, tu n’as plus d’autres choix que de t’y précipiter. D’en goûter les mots et de laisser son âme (celle du roman – j’en suis sure, celui-ci en a une. Et pas des plus sombres, crois-moi !) t’envahir.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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