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  • loudebergh

La princesse de Clèves, Madame de La Fayette.


Il n’est pas toujours aisé de comprendre comment un livre devient un classique.

A quel moment le grand chambardement s’opère-t-il?

Qui est à l’œuvre dans l’acquisition de ses lettres de noblesse ?

Je crois bien d’ailleurs, que la plupart du temps, cela ne soit réellement su de personne. Au pire subodore-t-on. Au mieux, émet-on quelques conjectures. Mais jamais ne peut-on s’établir sur une version, aussi ramifiée soit elle.

Quoiqu’il en soit, le livre devenu classique, tire la couverture à lui, s’installe dans toutes les bibliothèques et prend ses quartiers dans les manuels scolaires de nos petits.


Le classique, on se doit de l’avoir lu, relu même. On ne se souvient plus bien quand. Peut-être au collège, avec Mme Grandjean, ou pour les oraux du Bac, on était d’ailleurs « tombé dessus » comme on disait alors.

Mais après tout, on peut très facilement mentir ! Baragouiner trois mots sur la figure de Gavroche et broder quelques phrases bien senties sur Mme Bovary. Les héros des romans classiques sont tellement bien entrés dans l’imaginaire collectif que l’on juge bien souvent que l’on peut aisément se passer de la lecture des romans. Avec un peu de chance, un film sera né de leurs pages, et en une heure ou deux, on aura rattrapé le "retard".


Mais il est difficile de procéder ainsi pour tous les romans que l’on qualifie de classiques. Car si l’on peut se débrouiller avec les films issus des romans Anna Karenine de Tolstoï ou Orgueil et Préjugés de Jane Austen, il semble nettement plus compliqué de s’approprier La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette en faisant l’économie du papier. Cette histoire est si datée, si surannée, si délicieuse, qu’elle n’a de saveur qu’en s’étalant sur les pages jaunies d’un vieux roman.


« - Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua M. de Nemours, qu’elle s’en soit aperçue ; mais je voudrais qu’elle ne fût pas la seule à s’en apercevoir. Il y a des personnes à qui l’on n’ose donner d’autres marques de la passion qu’on a pour elles que par les choses qui ne les regardent point ; et, n’osant leur faire paraître qu’on les aime, on voudrait du moins qu’elles vissent que l’on ne veut être aimé de personne. L’on voudrait qu’elles sussent qu’il n’y a point de beauté, dans quelque rang qu’elle pût être, que l’on ne regardât avec indifférence, et qu’il n’y a point de couronne que l’on voulût acheter au prix de ne les avoir jamais. »


Cette histoire, c’est celle d’une femme qui aime un homme et qui est aimée par lui mais qui toujours se refuse à cette passion. Publiée en 1678, d’abord de façon anonyme, La Princesse de Clèves prend pour cadre la cour des Valois, durant les dernières années du règne d’Henri II. Bien campé dans un univers extrêmement bien décrit et documenté, le roman a tout d’une fresque historique et galante. Pourtant, nombreux sont les éléments qui transcendent le genre, faisant de La princesse de Clèves une tragédie racinienne, une nouvelle psychologique et le premier roman d’analyse.


Mais nul besoin ici de faire un énième commentaire de ce texte maintes fois expliqué, traduit et épluché.

Nul besoin de s’appesantir sur l’impact qu’eut ce roman, sur ce qu’il induisit comme bouleversement sur le plan littéraire.

Nul besoin enfin de chercher à le faire entrer dans un genre, une catégorie, rassurante s’il en est.

Besoin en revanche de le mettre entre des mains. Toutes les mains.

Besoin de continuer à le faire vivre, à le faire lire, à le faire aimer.

Besoin de se réapproprier sa chair, de sentir à nouveau son parfum.


Alors je propose une critique amoureuse de La princesse de Clèves, radicalement subjective, résolument personnelle et peu documentée. Car les grands textes ne méritent pas seulement une place dans nos bibliothèques et sur nos étagères, ils ont le droit de siéger dans nos cœurs et de régner sur nos âmes, avec panache, fougue et passion. Ils doivent être défendus, moqués, attaqués, aimés et surpris avec des yeux d’aujourd’hui. Ils doivent être laissés sur les bancs et devant les écoles, dans le tiroir d’un collègue ou dans le sac d’une amie. Ils doivent être lancés dans le vent, se dilater, et disparaître dans les âmes de tout un chacun.


La princesse de Clèves c’est l’image d’un amour comme on n’ose plus la montrer aujourd’hui.

C’est le cri d’un cœur qui saigne, la résignation d’une âme qui pleure.

C’est un carcan de règles morales et de normes qui détruisent et élèvent, qui transforment la plus belle émotion en un rêve doux et inaccessible.

C’est le feu d’une passion, la rage de la voir s’épanouir, la peur de la voir disparaître.

C’est un faisceau de sentiments magnifiques et troublants, sagaces et bouleversants.

C’est beau et regrettable.

Chaque mot est taillé, ciselé, arraché au corps d’une pièce de métal en fusion et posé là, devant nous, scintillant et dévorant. Qu’il est doux de sentir que les mots (que l’on croit souvent trop faibles à exprimer les plus grandes émotions) sont capables de faire émerger un amour dans le plus simple des appareils et la plus majestueuse des formes!


Face à nous, entre les pages de La princesse de Clèves,

palpitante,

une merveille de puissance, de folie et d’abnégation.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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