Le théorème du flamant rose, Jennifer Kerner.
- loudebergh
- il y a 9 heures
- 3 min de lecture

Vous connaissez mon tropisme pour les livres qui traitent, de près ou de loin, du sujet de la maternité. Romans, essais ou poèmes, ils sont ce que je chéris par-dessus tout.
Parce qu’il font résonner une étrange corde en moi, toute d’émotion, de joies et de larmes, de combats aussi, de luttes, envers et contre tout.
Aussi, quand Le théorème du flamant rose de Jennifer Kerner s’est glissé entre mes mains, quel ne fut pas mon bonheur ! Cela faisait longtemps que j’avais délaissé les textes sur le sujet – bataillant tant bien que mal avec le choix de ne pas faire de troisième enfant – mais celui-ci m’est revenu en pleine poire comme qui dirait, et pour mon plus grand trouble.
Parce que c’est un essai magnifiquement écrit – ce qui ne paie pas de mine en soi –, qu’il se lit comme un roman et que l’autrice nous révèle une part d’elle-même qui me ressemble beaucoup. Parce que c’est un magnifique objet également, – big up aux éditions Gallimard pour leur formidable travail de mise en page.
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« Pour donner la vie, une mère sacrifie un peu de la sienne. Ce phénomène, bien connu des biologistes, s’appelle la dépense maternelle. L’exemple le plus flamboyant du règne animal est celui des flamants roses, qui perdent leur couleur dès le début de la couvaison. Une dépigmentation due à l’épuisement. S’il fallait prouver que la maternité est un sacerdoce éreintant, cette démonstration aurait un nom tout trouvé : le théorème du flamant rose. »
Archéologue, Jennifer Kerner a parcouru la planète pour étudier les rites funéraires. L’expérience de sa première maternité lui a permis d’interroger les pratiques obstétricales dans la France d’aujourd’hui à la lumière de celles d’autres civilisations, passées ou lointaines. Toutes nourrissent un point de vue à la fois malicieux, documenté et militant, pour une meilleure prise en compte du vécu féminine, ajoute l’éditeur.ice.
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Si je n’ai pas été d’accord avec plusieurs des assertions du livre – résultant à mon sens d’une culture médicale française extrêmement patriarcale et délétère (1. Les accouchements physiologiques qui seraient, selon Jennifer Kerner, des trucs de sage-femme un peu cow-boy alors qu’ils sont aujourd’hui largement considérés comme la méthode la plus sécuritaire (et émancipatrice) tant pour la femme que pour l’enfant. 2. L’allaitement qui ne serait synonyme que d’asservissement et d’oubli de soi, révélant cependant un impensé de l’autrice : l’allaitement est jugé entre ses pages trop coûteux pour les mères, trop épuisant, mais cela n’est pas un problème pour elle de faire porter cette charge aux animaux et à l’industrie agroalimentaire dont on connait aujourd’hui les dramatiques dérives. 3. Caractère très parisiano-centré du regard de l'autrice, assez peu en lien avec le corps, la nature et le(s) (bon) sens.) –, cela n’enlève rien à cet exceptionnel exposé de la maternité à travers les âges. J’ai lu cette traversée archéologique avec un immense bonheur et j’ai acquiescé largement à tout ce qui suivait.
Oui, le maternage et le post-partum sont des combats dont témoigne avec intelligence et finesse ce formidable essai historico-féministe. Les blessures qui en émergent sont si longues à panser que c’en est vertigineux et elles ont souvent l’allure de croix que l’on trace à l’encre noire sur le livre de nos vies. Le théorème du flamant rose met en évidence la mission quasi impossible que la maternité représente pour les femmes imprégnées de culture occidentales que nous sommes. Charge mentale grandeur nature, regrets indicibles, omerta soigneusement organisée, il met en avant ce qu’il est encore difficile d’avouer.
Le passage par l’Histoire, l’ethnologie et l’archéologie m’a semblé aussi efficace que passionnant. Et je peine ici à mettre en mot l’immensité du savoir nouvellement acquis. Désir, sexualité, corporéité, patriarcat, post-partum, fin de l’amour et du sacro-saint couple, non désir d’enfant : tout y passe et y est éclairé d’une sublime manière – référencée en diable (il suffit de jeter un œil à l’invraisemblable bibliographie qui termine l’ouvrage), superbement écrite. La mère de deux enfants enfants en bas-âge que je suis (+ d’une chienne), la libraire, l’autrice, la bénévole et la travailleuse à domicile, ne peut qu'être grandie par la lecture d’un tel essai. Par bien des points, je me suis sentie infiniment proche de son autrice, de sa colère aussi. Et si la littérature féministe sur le sujet est loin de m’être étrangère, j’ai trouvé dans Le théorème du flamant rose un magnifique résumé de tous ces récits rassemblés, gorgés du suc de l’histoire et savamment orchestrés.
« On voit mieux certaines choses avec des yeux qui ont pleuré. »
Proverbe ivoirien




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