L'empereur de la joie, Ocean Vuong.
- loudebergh
- il y a 3 heures
- 3 min de lecture

J’aime lire plusieurs romans en même temps.
À chaque heure du jour son morceau de grâce, à chaque position du soleil sa réalité.
Mais L’empereur de la joie d’Ocean Vuong n’a pu se plier à mes confortables habitudes. Une fois commencé, je ne pouvais plus mettre mes yeux ailleurs. Il me fallait ses mots, son regard et sa douceur, le bouleversement qu’a constitué sa lecture et l’éblouissement qu’elle a logé dans ma poitrine.
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Un soir d’été, sous une pluie battante, Hai se retrouve sur un pont, prêt à sauter. Il faut dire que grandir dans un coin aussi perdu qu’East Gladness peut ôter tout espoir, même à dix-neuf ans. Mais le destin en décide autrement quand Grazina, vieille veuve logeant près de la rive, repère sa silhouette à temps et l’interpelle – c’est ainsi qu’elle sauve Hai et lui ouvre la porte de sa maison délabrée. Un tandem incongru et joyeux se forme alors entre ce jeune homme d’origine vietnamienne, accro aux opioïdes et mythomane, et cette ancienne réfugiée lituanienne qui n’a plus toute sa tête. Quand ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts, Hai décroche un poste dans un fast-food du coin où une bande de marginaux l’accueille chaleureusement. Mais alors qu’il reprend doucement goût à la vie, la santé de Grazina se dégrade sérieusement. Parviendra-t-il pour une fois à ne pas fuir la réalité?
L’éditeur ajoute:
Après l’immense succès d’Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong nous époustoufle ici par son talent de conteur et son inventivité hors-pair. De sa plume délicate et poétique, parfois délicieusement loufoque, il nous offre le portrait fascinant d’une Amérique défaillante et cruelle, où une simple amitié peut redonner tout l’espoir du monde.
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L’empereur de la joie est de ces romans que l’on ne veut pas finir. On lit plus lentement les dernières pages, comme pour retarder la sentence. On craint le vide, le manque généré par le fait de ne plus l’avoir entre les mains. On pense aux autres textes de l’auteur – parce qu’il faut bien compenser –, et on se dit que des personnages pareils, pleins de tendresse et de rage, on n’en recroisera pas de si tôt.
Et puis ce n’est pas tous les jours que vous lisez 500 pages la gorge serrée, l’admiration au coin de l’œil et la larme tapie non loin. J’ai été subjuguée par la relation nouée par Hai avec Grazina, toute de lumière et de splendeur. Quelque chose à voir avec la rencontre réelle, le soin vrai, l’attention ultime, la grâce dans toutes ses acceptions. J’ai aimé le contempler lui nettoyer le dos dans cette baignoire aux allures de voiture des années 50, partager avec elle ses Pop tarts industrielles et connaître sur le bout des doigts les reflets de son regard.
L’empereur de la joie, c’est l’expression du temps dans toute sa matérialité, travaillée par une langue aussi tranquille que solide. Quelque chose de calme et d’ordonnancé. De savamment bâti, soigneusement poli. C’est l’antithèse de l’efficacité, c’est la Littérature somme toute, en ce qu’elle a de plus précieux. Parce que c’est seulement lorsque l’on prend le temps de regarder le monde que la beauté nait vraiment.
Hai m’a bouleversée. Loin du jeune drogué en déshérence qu’il pensait être, j’ai eu le sentiment de rencontrer une personne qui avait compris sans le savoir ce que c’était que de n’avoir qu’une seule vie. Une vie est bonne, dit Grazina, lorsqu’elle s’attache à œuvrer avec douceur pour le bien des autres. Avec la poésie rivée au cœur et teintée de désespoir d’Hai, il ne pouvait rater sa cible – même quand l’avenir est immense, le chemin encore long et la voûte céleste à jamais inaccessible.




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