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  • loudebergh

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu.


Je crois n’avoir (franchement) jamais rien lu de si beau.

De si brut, de si pur, de si précis.

Une langue comme ça, urgente, sensuelle, rageuse,

c’est un cadeau des dieux,

une absolue merveille.


Elle nous fait toucher du doigt ce que l’on nomme Vérité, effleurer le bonheur et la saleté avec la même sensation.

Quelque chose à voir avec la sidération.


D’où vient cette capacité à faire couler les mots qui aiment et ceux qui saignent avec une telle cruauté ? Un tel amour, une telle compassion ?

Comment est-il possible de viser si juste ? Si bien ? Et avec tant de naturel ?

Est-il encore acceptable de se dire lecteur sans avoir, au moins une fois, posé ses yeux sur une page de Nicolas Mathieu ?


J’ai bien conscience que cette introduction est des plus dithyrambiques mais sérieusement : je suis abasourdie.

Leurs enfants après eux est un chef d’œuvre. Incomparable, inoubliable.

Il dit le monde tel qu’il est, sans poncif ni fioriture.

Il dit l’indicible, le malheur et le silence.

L’oubli, l’incompréhension et l’appartenance.


*


Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.


*


« Hélène fit oui, elle l’avait reconnu, elle avait l’habitude. Depuis qu’ils n’étaient plus en froid, il l’appelait souvent. Il lui demandait de remplir sa feuille d’impôt ou de lui prendre rendez-vous chez l’ophtalmo. Chez les hommes de sa génération, les rapports avec le monde extérieur passaient par les femmes. Ces mecs-là pouvaient couler une dalle ou faire deux mille bornes en bagnole sans dormir, mais il leur était presque physiquement impossible de lancer une invitation à dîner. »


Ce livre est celui d’une vallée, d’une époque, d’une jeunesse. Bercée par les mots d’un monde qui se meurt et qui souffre en silence.

C’est celui de la France de l’entre-deux, des oubliés et des villes moyennes. Des zones industrielles désoeuvrées et des cambrousses paumées.

C’est le livre des cubis de rosé trop chaud et des Picon-bières dès potron-minet,

des hommes taiseux que le travail, l'alcool et le désespoir ont tués,

et de filles déjà fanées à la vingtaine à peine sonnée.

C’est le livre de ceux que la mondialisation a laissés sur le bord de la route, incompris, déclinants, coincés entre la nostalgie et la rage.


« Il avait décidé de laisser tomber ses études et faisait de l’intérim, des petites missions à la con, manutention, nettoyage, des bricoles. La belle Séverine voulait faire un BTS, mais comme elle n’avait pas le bac, c’était compliqué. Elle avait donc entrepris de nébuleuses démarches pour bénéficier d’une équivalence, mais son zèle était tout de même assez contrarié par son amour des Spice Girls et la conviction souterraine d’être vouée à une carrière dans le show-business. Elle courait les karaokés et les élections de Miss Beignets râpés, prenait des cours de théâtre et envoyait des CV à Paris. Enfin, ces deux-là s’aimaient. Ça justifiait manifestement n’importe quoi. »


Rien de galvaudé entre les mots de Nicolas Mathieu. La langue est acérée, crue, les phrases au cordeau. D’une simplicité confondante, effroyablement maîtrisées, terriblement justes. Le ton est parfois ironique mais toujours aimant.

Il dit tout, suggère l’essentiel,

rend présent l’absent,

tonitruant le silence,

nécessaire la violence. Et ridicule aussi.


C’est un sans-faute admirable qui nous laisse sans voix. Rassasié et affamé tout à la fois.

Des mots, encore des mots !

Car il faut écrire ce qui ne peut être dit.


« L’éducation est un grand mot, on peut le mettre dans des livres et des circulaires. En réalité, tout le monde fait ce qu’il peut. Qu’on se saigne ou qu’on s’en foute, le résultat recèle toujours sa part de mystère. Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant quinze ans, vous vous levez à l’aube pour l’emmener à l’école. À table, vous lui répétez de fermer la bouche quand il mange et de se tenir droit. Il faut lui trouver des loisirs, lui payer ses baskets et des slips. Il tombe malade, il tombe de vélo. Il affûte sa volonté sur votre dos. Vous l’élevez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous devenez lent et vieux. Et puis un beau jour, vous vous retrouvez avec un ennemi dans votre propre maison. C’est bon signe, il sera bientôt prêt. C’est alors que viennent les emmerdes véritables, celles qui peuvent coûter des vies ou finir au tribunal. Hélène et l’homme en étaient là, à sauver les meubles. »


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