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  • Photo du rédacteurloudebergh

Shâb ou la nuit, Cécile Ladjali.


Mon exemplaire de Shâb ou la nuit de Cécile Ladjali est taché. Sur sa couverture, des traces de doigts enduits de terre. La poussière rouge sang des hauts plateaux malgaches. 

C’est là-bas que j’ai lu ce livre pour la première fois, il y a dix ans. Je n’en avais pas gardé de souvenir impérissable, 

du moins le pensais-je. 

Pourtant lorsqu’il y a peu, j’ai entrepris de ranger ma bibliothèque, mes doigts ont à nouveau effleuré ses pages rougies et le souvenir d’une pensée d’alors a colonisé ma conscience : 

Jamais je ne pourrai avoir d’enfant, je ne supporterai pas de voir mon ventre gonfler comme une outre.

Voilà ce que je pensais quand mes yeux se posaient pour la première fois sur Shâb ou la nuit. Voilà ce dont je m’étais souvenue soudain, avec une redoutable précision: 

m’être dit que je ne serai jamais mère. 


Dix ans plus tard — et après avoir eu la chance de voir mon ventre se déformer deux fois —, je me suis demandée ce que cela me ferait de relire Shâb ou la nuit. 

Et si les mots qui avaient fait naitre en mon sein cette certitude il y a une décennie avaient perdu de leur intensité, je dois avouer avoir littéralement redécouvert ce texte aussi sincère que magnifique. 


*


Très tôt on m’expliqua que j’étais née dans une grande maison en Suisse. Qu’il y avait des enfants qui naissaient dans des ventres et d’autres dans les grandes maisons. Je tirai de cette vérité originelle me concernant une sorte d’orgueil tout aristocratique. Les grandes maisons c’était quand même beaucoup mieux que les gros ventres sales et mous en lesquels certains bébés avaient la malchance de croître. Et puis la Suisse restait le territoire idéal, pas vraiment terrestre, recouvert d’une neige tiède comme du lait. Une sorte de lieu intermédiaire, situé au seuil de la vie, où la nuit n’était qu’une fente ouverte sur le jour au sein duquel, un matin, la peur nous expulsait. 

C.L.


*


Shâb ou la nuit est un texte parfait. Si sublime qu’il en est douloureux. 

C’est une œuvre portée par une écriture simple en apparence, mais si fine, si maîtrisée, si exacte, qu’elle a transpercé mon âme de part en part et fait naître au coin de mes yeux des larmes bien vraies. Là résidait l’architecture superbe. Celle capable d’héberger les sentiments les plus ambivalents: la haine, le manque, la colère, la tristesse, la rage et le dégoût. 


J’ai parfois cru ce roman écrit pour moi, il racontait des bribes de mon histoire. Je touchais du doigt le nectar de ce que Cécile Ladjali avait posé sur le papier. 

Mais j’ai surtout été subjuguée par les mots que j’y découvrais, le chemin de cette autrice exceptionnelle. Et si les passages qui m’avaient infiniment touchée il y a dix ans n’étaient plus ceux sur lesquels mon âme pleurait aujourd’hui, je mesurais toute leur richesse, leur puissance et leur grandeur. 

À l’aune du chemin parcouru par Cécile Ladjali, je prenais conscience de la route que j’avais laissée derrière moi, des ornières traversées, des brûlures résorbées, des blessures cicatrisées. 


Aujourd'hui les mots me manquent, 

je peine à exprimer l’essence de ma pensée. 

Je sais que Shâb ou la nuit a constitué un jalon. À l’heure où mon deuxième roman, Ventre(s) (cela ne s’invente pas), s’apprête à être publié, j’ai l’intime conviction que le texte de Cécile Ladjali était présent à chacun des pas qui m’a menée à ce jour — même si je n’en prends conscience qu’aujourd’hui. Il était là, tapi dans les herbes hautes, blotti dans un giron que j’ignorais encore, près à surgir le moment opportun. 

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