Ce que l'égalité veut dire, T. Piketty et M. J. Sandel.
- loudebergh
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J’ai cru un instant avoir dix-neuf ans à nouveau. Assise sur les bancs de l’amphithéâtre de Sciences-Po Lille où j’étudiais alors, un stabilo accroché à la main et les idées en ébullition. Et si je ne regrette rien du changement de vie qui fut alors le mien, de l’arrêt de ces grandes études pourtant si prometteuses, j’ai ressenti un immense plaisir à la lecture de cet essai économico-philosophique. Parce qu’il met en avant des idées en lesquelles je crois dur comme fer, qu’il les confronte et les enrichit, et met des mots d’une valeur inestimable sur leur réalité.
Il y a chez les deux auteurs de ce texte comme chevillé au corps le même désir : celui d’une plus grande égalité entre les individus. Et si la pensée de Thomas Piketty se concentre sur les inégalités économiques et les moyens de les réduire, Michael J. Sandel pose un regard plus acéré sur les valeurs morales que le sujet recouvre.
Pour eux, le constat est clair : l’ampleur des inégalités de revenu et de patrimoine entre les individus constitue un problème majeur car elle menace les avancées sociales âprement négociées depuis la fin du XVIIIème siècle. Aussi, réduire les inégalités reste la condition nécessaire à tout progrès futur.
L’économiste plaide pour une fiscalité plus progressive, un renforcement de l’état social et un héritage minimal garanti pour tous, tout en s’interrogeant sur les conditions d’une démarchandisation plus importante de plusieurs pans de l’économie. Et ce, parce que le marché est loin de tenir toutes les promesses qu’Adam Smith avait nommées, la logique du profit dénaturant bon nombre de biens et de pratiques sociales.
Quand la discussion s’oriente vers le sujet de la mondialisation et de ses effets sur les inégalités mondiales, Piketty explique qu’il faut exercer un contrôle accru sur les flux de capitaux et les échanges commerciaux. Pour lui, les partis sociaux-démocrates ont accompagné de tournant néolibéral des années 80 en légitimant la baisse de la fiscalité progressive et la libéralisation du commerce mondial. Cela a eu pour effet une scission au sein de la société : les identitaires et nationalistes d’une part, les social-démocrates de l’autre.
Mais la gauche a été séduite elle aussi par le marché, répète-il. Elle y a adhéré moins par conviction que par opportunisme : il lui permettait d’éviter le débat complexe à mener collectivement pour établir la valeur des biens communs, lui donnant une possibilité de gouverner sans débattre du juste et du bon.
Pour le philosophe, l’idéologie du mérite tient également bonne place dans le rang des responsables des accroissements des inégalités. Et si celle-ci repose rarement sur une égalité réelle des chances, elle corrompt le bien commun. Les « gagnants » oublient bien vite qu’ils tiennent leur succès d’un ensemble d’éléments nés du collectif quand les perdants se sentent humiliés. Les deux auteurs insistent ainsi sur la nécessité de revaloriser la dignité du travail ordinaire, les contributions sociales au bien commun et celle de penser autrement le système politique pour une meilleure représentation des classes populaires.
Pour l’économiste, répondre aux besoins croissants en matière d’éducation et de santé suppose d’augmenter la part du revenu national qui leur est consacré. Il plaide pour une fiscalité fortement progressive et pour une réduction drastique des écarts salariaux. Pour le philosophe, cette progressivité repose sur une idée de solidarité civique : les citoyen.ne.s partagent un projet commun et ont des obligations réciproques.
Les États ont trop longtemps laissé les plus riches faire circuler librement capitaux et marchandises avec pour conséquences la désindustrialisation que l’on connait et les pertes d’emploi qui y sont associées. Piketty plaide pour que les pays puissent poser des conditions à leur intégration économique mondiale (par le biais de taxes compensatoires sur les importations dont une partie des recettes devrait revenir aux pays du sud.)
L’idée défendue est celle d’un internationalisme pragmatique : les états peuvent agir seuls tout en participant d’institutions fédérales capables d’instaurer impôts et taxes à l’échelle du continent. Cela permettrait de soutenir les pays du sud dont profitent largement ceux du nord tout en augmentant le financement collectif des biens publics permettant, au vue de la richesse mondiale, une politique d’accueil autrement plus généreuse.
Autant vous dire que j’étais séduite. En quelques 140 petites pages, je renouais avec mes premières amours d’étudiante en sciences sociales. Et si la joie de la féministe que je suis s’est vue amoindrie en découvrant qu’un des deux auteurs (Thomas Piketty) avait été condamné pour violences conjugales, j’insiste sur le fait que ce sont les idées mises en avant dans ce texte que je souligne, et non la personne qui les a soumises. Car elles pourraient faire de ce monde un lieu plus habitable moralement parlant.





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