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  • loudebergh

Confidences, Max Lobe.


Il est 14h. Cela fait maintenant quatre heures que je suis en transit à l’aéroport de Tirana. J’y attends des amis, nous partons en voyage.

J’ai pris dans mes bagages un compagnon de route : Confidences, de Max Lobe, un superbe roman que je termine à l’instant, alors que sonne le début de ma dernière heure d’attente, patiente et consciencieuse.


Qu’il est bon de se lover dans cette attente, dans ces longues heures devenues rares aujourd’hui, au cours desquelles le temps semble s’être arrêté ! Pas de Smartphone, pas d’internet, pas de crédit téléphonique. Juste un roman. Un roman qui m’emmène loin, très loin de Tirana, qui m’entraine, à vitesse grand V, dans une autre langue, un autre monde, une autre histoire. Un autre continent.

Un roman au sortir duquel je me sens grandie, « sachante » oserais-je même, un peu moins bête tout du moins.

Et étourdie.

Etourdie de tant de souffrances, de tant de douleurs.

Des souffrances dont j’avais entendu parler bien sûr. Mais pas comme cela. Jamais comme cela.


Car ce roman, c’est celui de l’auteur Suisso-Camerounais Max Lobe, qui après une conférence à Genève (Cameroun : une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971)), rentre au pays, dans le but de comprendre, et d’apprendre. De savoir ce qui s’est réellement passé dans les années 50, alors que l’on se battait dans le sang et les larmes pour une indépendance que Français et Anglais refusaient bec et ongles.


Il est allé dans la forêt camerounaise, retrouver sa parente Ma Maliga pour qu’elle lui raconte ce qu’elle sait du mouvement pour l’indépendance du Cameroun et de son leader, Ruben Um Nyobé.

Volubile, espiègle et infiniment puissante malgré son âge avancé, Ma Maliga raconte. - En dégustant verre après verre son délicieux vin de palme qu’elle ne manque pas de partager avec son interlocuteur-. Dans une légère ivresse imprégnée d’une profonde gravité, usant d’un langage délicieusement imagée et un rien suranné, elle nous dévoile pas à pas, mot à mot, horreur après horreur, l’histoire de l’indépendance du Cameroun et de sa guerre cachée.


« Mon fils Makon m’a dit que tu es venu de loin-loin. De très loin même. Il m’a dit que tu es venu du pays des blancs là-bas où tu vis, seulement pour me voir. Il m’a dit que tu veux que je te parle de Um Nyobé. Est-ce que c’est la vraie-vérité ça ? Hum, vraiment ! Tu me fais honneur, ah mon fils. Ca me met beaucoup de joie dans le cœur qu’un jeune homme comme toi vienne d’aussi loin seulement pour me voir, moi Maliga. Le plus souvent, ceux qui partent chez vous là-bas, ils ne reviennent plus ici. Non oh ! Ils calent là-bas. Je ne sais pas qui leur mange la tête comme ça jusqu’à ce qu’ils oublient tout, tout et tout, même le trou qui les a mis au monde. Est-ce que c’est comme ça que l’on se comporte ? Franchement mon fils, tu me fais honneur. Que Nyambé te verse ta part de bénédictions. Qu’Il t’en verse beaucoup-beaucoup ! Tu m’entends ? Qu’Il t’en verse même un fleuve s’il peut ! »


Confidences en devient aussi bien un chant d’amour qu’une quête de soi. Il se couvre d’un caractère universel manifeste et ne peut que toucher, au plus profond de son âme son lecteur.

Oscillant en permanence entre désir et révulsion, admiration et rejet, Max Lobe réussit l’admirable pari de faire parler tout un pays dans la bouche d’une seule femme. Et si quelques uns de ses questionnements (« Quels rapports ai-je gardé avec ma terre d’origine ? Suis-je encore Camerounais malgré mon éloignement de cette terre ? Quelle part de mon histoire gardé-je encore avec la migration ? ») essaiment régulièrement le propos, ce sont les mots de Ma Maliga, rassemblés en un long soliloque, que Max Lobe met en lumière et magnifie admirablement.

Juste ses mots. Tels quels. Sans ajouts, sans coup de gomme, sans fioritures.


« Là-bas, de l’autre côté, avec de petites fleurs blanches et jaunes, c’est du Malingbé : il n’y a pas mieux pour les désinfections. Je te jure qu’il n’y a pas mieux pour soigner une blessure. Même pas l’alcool des blancs, ni leur mercrocrome-là. Quoi ? Tu dis quoi ? On ne dit pas mercrocrome ? On dit quoi alors ? Mercurochrome ? Chrome ? Ekiééé, laissons tout ton gros-gros français-là par terre. Retiens seulement que le Malingbé désinfecte les blessures. »


Comment réécrire une histoire qui a été complètement balayée par les colonisateurs ? Comment lui rendre ses chapitres perdus dans les limbes d’un temps « inraconté » ? Comment redonner juste place à l’administration coloniale ?

En choisissant un témoin fiable : le peuple.

En s’effaçant derrière la captivante et fascinante Ma Maliga, Max Lobe nous donne à entendre (Crois-moi, tu auras vraiment l’impression d’entendre ses mots couler au creux de ton oreille, la couleur de ses intonations, la vigueur de ses onomatopées !) la voix d’une époque, le témoignage d’un monde volontairement effacé. Chaque silence est palpable et fait sens. On a l’impression que Ma Maliga tourne les pages d’un livre, s’apprêtant à nous narrer la suite d’une histoire. Et appuie bien fort son index sur les passages gommés par les révisionnistes.


Ma Maliga, c’est une verve africaine à toute épreuve, une puissance créatrice infinie, une force langagière innée. Elle t’embarque dans les méandres de ses années 50 et de celles de son village. Elle nous donne à « entendre » le Cameroun du silence, celui de la guerre dite « cachée » de l’indépendance ; ce Cameroun qui, initialement placé sous la tutelle des Nations unies, se retrouva sous la joug des Français et des anglais après la seconde guerre mondiale.

Ce Cameroun dans lequel, malgré les quelques élus locaux envoyés en Europe pour voir leur pays représenté, donnant l’illusion d’un pays maître de son destin, la question de l’indépendance réapparaît.

Réapparaît et enfle

emplit les têtes à la suite de l’intrépide et charismatique Ruben Um Nyobé.

Un Cameroun dans lequel les blancs sont rois en leur demeure, et rivalisent d’inventivité et de cruauté pour maintenir les différents peuples du pays sous leur joug.


« Mon fils, tu es là en train de mesurer la profondeur du fleuve avec ton doigt. Ce que tu dois comprendre c’est que ces trucs-là que tu veux savoir te dépassent en taille. C’est trop dangereux pour toi. Pourquoi chercher à déterrer quelque chose que tout le monde, même les victimes que tu vas déranger, veut oublier ? »


C’est cette histoire que Ma Maliga nous raconte.

Avec force, poésie et grandeur.

Avec une langue infiniment africaine (certes, c’est en bassa qu’elle parle à Max Lobe, mais la transcription qu’il en fait est littérale), une langue que l’on ne lit jamais. Une langue que l’on n’entend pas assez.

Une langue pourtant absolument grandiose, qui illumine et enrichit, souligne et relève, enfonce et dénonce.

Une langue à lire, entendre et partager. Au plus vite.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

loudebergh@gmail.com