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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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Débâcle, Lize Spit

Mis à jour : 5 févr 2019


A peine plus de dix pages sont nécessaires au lecteur pour comprendre qu’il se trame quelque chose de grave. De très grave. Quelque chose d’indicible même, puisque, malgré les stigmates essaimés tout au long de l’ouvrage, ce n’est que dans les dernières pages que se révèle le bouleversant dessein de la narratrice. Cet épais roman, au scénario puissant, est de loin ce que j’ai lu de plus dérangeant, de plus déroutant, de plus troublant de ces derniers mois. J’ai d’abord été littéralement happée par la couverture de l’ouvrage. Actes Sud a fait le choix d’une photographie terriblement significative. Une image qui ne peut que vous inviter à pénétrer dans cet univers étouffant, dans les profondeurs de cette bande-son malsaine ; à vous plonger dans l’histoire d’Eva, une histoire née de trois fils entrelacés, qui tout au long de l’histoire s’alternent et résonnent d’une funeste musique.


On rencontre d’abord Eva adulte : la jeune femme est professeur d’arts plastiques à Bruxelles et retourne, pour la première fois depuis neuf ans, à Bovenmeer, son village natal.


On la retrouve ensuite à l’été 2002, été moite et caniculaire, durant lequel la jeune Eva, alors âgée de 14 ans, voit son monde s’effondrer, son amitié s’émietter pour disparaitre dans d’abjectes tourments. Laurens, Pim et Eva, les trois seuls enfants du village nés en 1988, sont inséparables. Insidieusement cependant, alors que l’adolescence s’empare d’eux, leurs rapports se fissurent. Décidés à troubler leurs suffocants après-midis d’ennui, les deux garçons conçoivent un plan auquel Eva doit prendre part si elle veut conserver leur amitié : faire se déshabiller devant eux, et plus si possible, les plus jolies filles du village. Pour cela, ils imaginent un stratagème : chaque fille devra résoudre l’énigme proposée par Eva. A chaque erreur, il lui faudra ôter un vêtement. Ce petit jeu, on le devine très vite, n’a rien d’un jeu innocent d’adolescents en recherche. Il se révèlera funeste, et terriblement violent.


Et puis il y ces bribes de l’enfance d’Eva, venues éclairer avec force et douleur cette tragique narration. Une enfance bercée par une devise familiale tristement vécue et insidieusement inculquée : « être là juste pour ne pas faire défaut ». Une enfance dans une famille terrassée par le mal-être de parents pathétiques, noyés dans l’alcool, le désir de suicide et les antidépresseurs. Un cocon inexistant et pourtant trop pesant. Un cocon dont Eva cherche à s’échapper à tout prix en misant tout sur son amitié avec Laurens et Pim ; une famille que Jolan, son grand frère, s’applique à fuir en se passionnant pour les insectes ; une tribu dont sa petite sœur Tessie finit par s’échapper en développant des troubles obsessionnels compulsifs chaque jours plus envahissants et une anorexie ravageuse.


« Papa montre un nœud coulant qui pendille à la poutre du milieu, sous la charpente, à côté du taille-haie.

- Ca n’a pas l’air au premier abord mais tu sais que c’est très compliqué à accrocher comme il faut ?

Je réagis par un haussement d’épaules. Les gens haussent toujours les épaules devant les choses qui ne leur importent pas, ou qui leur importent beaucoup, mais pour lesquelles ils ne trouvent pas de mots. Je me dis à chaque fois qu’il serait urgent de choisir pour ça une autre partie du corps, ou à la limite un autre geste. L’anatomie des épaules, contrairement à celle des sourcils, ne laisse pas tout à fait assez de place aux nuances.

- N’importe qui n’est pas capable d’en faire autant, dit mon père. Il faut que le nœud soit à la bonne hauteur.

- Je vois. Et c’est quoi la bonne hauteur ?

Ma question tombe dans l’oreille d’un sourd.

- Avec un nœud raté, on dérouille. Et tu voudrais quand même pas que je dérouille ?

Je regarde à nouveau la corde en faisant non de la tête.

- Si tu ne tombes pas d’assez haut, ta nuque ne va pas se briser. Du coup, ça traine. Et si tu tombes de trop haut, ça te disloque la tête. Tu infligerais une chose pareille à ceux qui vont te trouver ?

- Non, ça se fait pas, je dis. »


Si le tableau est sombre, l’écriture est radicale, hyperréaliste, glauque, sans fioriture, délicieusement subtile. Le roman est mené d’une main de maître, avec force de panache, guidé par un rythme haletant, un suspens indéniable, des personnages excessivement attachants et une impeccable maîtrise des ressorts de la fiction. Comment ne pas être touché par la douce Tessie? Celle qui tous les matins se redresse dans son lit, secoue la boule à neige posée sur sa table de nuit, se rallonge et attend que toutes les paillettes soient tombées ; une Tessie pour laquelle cette boule, c’est sa touche « réveil différé » ? Tessie, c’est de la magie à l’état pur, un personnage comme on en trouve rarement dans les romans, puissante et éthérée, fragile et sage. La fratrie De Wolfe nous entraine, petit plaisir sucré dans ce monde âcre. Elle nous touche, nous émerveille par sa puissance, sa luminosité, son inventivité. Mais la blessure est trop grande. Elle est béante même pour Eva à qui il faudra neuf ans pour se libérer de ce poids.


Ce roman est une véritable claque. Une claque soigneusement administrée sur votre cœur qui saigne face à tant de noirceur et sur vos yeux qui ne peuvent s’empêcher de se relever tantôt à la recherche d’un souffle plus doucereux. Mais qu’importe, parce que c’est beau, c’est juste, c’est puissant. La Débâcle est présenté partout comme un véritable « coup de tonnerre » dans le paysage littéraire des Pays-Bas et de la Belgique, une déflagration. Il y a tout dans ce roman, il a l’adolescence destructrice livrée à elle-même, l’exclusion sociale, la vie quotidienne étriquée dans un village dans lequel tout n’existe qu’en une version, mais il y a aussi l’ironie, l’insouciance ainsi que de jolies petites lumières dans la nuit. Et il y a surtout une grande joie, celle de savourer un roman superbement mené.


« Chaque fois que je pars en laissant Tessie toute seule à la maison, je m’en veux de ne pas lui avoir vraiment dit au revoir parce que si ça se trouve, elle aura disparu à mon retour. Ces cheveux effilés, cette maigreur qui crève les yeux, ces douches répétées… Elle est en train de s’effacer lentement. Comme une tâche sur l’évier : on laisse tremper, puis on racle.

J’avance à grands coups de pédales. Ce soir, j’en parlerai à maman ou bien à Jolan. Mais si je prends cette résolution maintenant, est-ce que ce n’est pas simplement parce que, vu d’ici, j’arrive à cacher toute la maison derrière mon petit doigt ? »

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