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  • loudebergh

Eparse, Lisa Balavoine.


« Elle en était arrivée à penser que la seule chose digne d’être racontée, c’est ce que l’on ressent. L’intelligence était bête. On devait simplement dire ce que l’on ressent. »


Virginia Woolf, Mrs Dalloways, 1925.


Sur la couverture d’Eparse, de Lisa Balavoine, il est écrit « roman », juste sous le titre. Comme s’il fallait nous l’annoncer. Comme s’il fallait nous épargner.


En le refermant, je me dis que ça n’était pas nécessaire, même si esthétiquement, ces deux petits mots équilibrent admirablement bien la première de couverture.

Mais ça n’était pas nécessaire parce que ce très beau texte n’a rien d’un roman.


C’est par une amie que ce livre s’est installé entre mes mains. Ou plutôt par le post d’une amie, sur facebook. Une amie qui parlait d’un avant et d’un après. Une amie qui se demandait s’il elle aurait vraiment dû lire ce livre à son âge. Une amie qui en avait tellement bien parlé qu’il me semblait impossible tant ses mots me hantaient d’en remettre une couche et de me lancer. Mais comme je pense que ce livre est douloureusement précieux et admirablement écrit, je m’y attelle.


Il était bien au chaud sur ma pile de livres à lire ; tu sais, celle qui jamais ne diminue et heureusement. Il était coincé entre Voici les noms de Tommy Wieringa et Ada de Vladimir Nabokov. J’ai mis un peu de temps avant de l’ouvrir, je n’avais pas envie d’être bousculée. Et puis à la radio, j’ai entendu qu’on attendait « des pluies éparses et de rares averses dans le Finistère lundi matin ». Comme je ne crois pas aux signes, mais que franchement, ce serait dommage de se priver, j’ai ôté Eparse de la pile et me suis installée.


Mardi soir, Eparse était refermé.

Dans mon cœur, tout un bazar,

dans mon âme, beaucoup de bruit.

Charlotte, cette amie talentueuse aux goûts littéraires plus que sûrs dont je vous parlais précédemment, disait qu’elle avait le sentiment que Lisa Balavoine avait mis une caméra dans la culotte qu’elle porterait dans dix ans. Que cette femme, c’était elle.

Et bien je pense que c’est moi aussi. Et cela m’a fait mal, vraiment.

Cela m’a bien chamboulée. Et puis cela m’a rassurée un peu. Parce que c’est beau de faire de la littérature à partir de la vie, celle de tous les jours.

Celle qui emplit ta tête de cambouis, tes yeux de larmes et ton cœur de joie.

« Au début, nous ne nous connaissons pas. Nous nous approchons. Nous nous découvrons. Nous nous plaisons. Les débuts déshabillent nos jours et vêtent nos nuits d’un manteau inédit. Tout est beau alors. Tout est simple. Nous sommes charmés par ce corps qui nous est encore inconnu, dont le parfum nous entête, dont le regard nous bouleverse. Nous apprenons à nous connaître. L’autre est un continent et en parcourir les contours, en définir les frontières, en cerner les limites est un travail d’exploration de longue haleine. Nous prenons le temps. Nous ne sommes pas pressés. Nous regardons des films, nous flânons dans des expositions, nous allons au concert, nous parlons de politique. Nous rencontrons les amis, plus tard la famille. Nous nous apprivoisons. Nous sommes jeunes et nous nous aimons. Nous décidons après plusieurs années de vivre ensemble. Nous cherchons une maison en location. Nous accolons nos initiales sur les paraphes d’un bail renouvelable. Nous achetons des meubles dans un magasin suédois. Nous peignons les murs en blanc. Nous cuisinons ensemble. Nous dormons toutes les nuits dans le même lit. Nous déterminons, sans nous en rendre compte un côté du matelas que nous ne quitterons pas. Nous passons des examens, des concours, des entretiens d’embauche. Nous sommes tous deux reçus. Nous percevons des salaires fixes. Notre vie devient solvable. Nous organisons des vacances avec des amis. Il y a des parties de fléchettes dans le soir qui descend et du rosé frais dans des gobelets en plastique. Il y a des baignades dans des lacs et des randonnées en montagne. L’été est doux, les promesses infinies. Nous prenons une grande inspiration. Nous faisons un enfant. Nous fondons une famille. L’enfant babille, dort peu, se tient debout, dit papa puis maman. Tout est beau alors. La vie est simple et bien remplie. Les années passent et nous avons d’autres enfants. Nous demandons la carte famille nombreuse. Nous ne sommes plus imposables. Nous déménageons. Nous obtenons un prêt bancaire. Nous devenons propriétaires. Nous achetons un monospace. Nous nous sentons parfois un peu fatigués. Nous nous endormons plus tôt. Nous nous déshabillons moins. Le travail nous prend tout notre temps. Il y a des factures de crèche, des goûters d’anniversaire et des chaussures toujours trop petites qu’il faut racheter. Nous sortons ensemble quand les enfants dorment chez leurs grands-parents. Nous sortons chacun de notre côté de reste du temps. Nous avons l’un et l’autre nos activités. Nous nous éloignons lentement, sans même nous en apercevoir. Nous parlons peu de nous. Nous parlons des enfants. Il y a les épidémies de varicelle, les rappels de vaccins et les urgences de temps en temps. Nous ne percevons pas les fissures qui se dessinent de plus en plus nettement. Nous décidons tacitement de ne pas les voir. Nous n’en disons rien. Nous n’osons pas. Nous ne voulons pas nous faire de peine. »


Sous tes yeux, Lisa Balavoine fait le tour de son existence comme on ferait le tour du propriétaire. Par de courts paragraphes, décousus et pourtant tellement sensés. Tellement simples, tellement justes. Inventaire des doutes, itinéraire d’une fille, d’une femme, d’une mère, d’une amante. Un puzzle qui résonne étrangement en nous. Magnifiquement. Ce livre n’a rien d’un roman de nana. Il est puissant, terriblement puissant. Il emplit tout, tu te dis que non, cette fille là, ça n’est pas toi, ça ne sera pas toi dans dix ans, dans vingt ans, ce n’est qu’un roman, une histoire. Mais rien n’y fait, tu le sens, c’est inscrit dans tes tripes, ça remonte en toi comme les bulles au fond d’une coupe de champagne. Et ça explose parfois.


« Lorsque j’ai perdu ma première dent de lait, la petite souris m’a apporté une Barbie. La même nuit, ma mère se faisait fracasser la tronche par l’homme avec qui elle vivait alors.

Par la suite, je n’ai plus perdu aucune dent de lait. Il a fallu toutes me les arracher. »


La seule chose digne d’être racontée, c’est ce que l’on ressent. Alors tout ce qui se dessine entre ces pages est on ne peut plus digne d’être écrit, imprimé, lu. Des milliers de fois. Même si tu en as les larmes aux yeux, même si tu te dis que non franchement, c’est du déjà vu, du déjà dit, du too much. Ne te cache pas derrière cela. Surtout si c’est par peur d’être bouleversé, je ne suis pas certaine que cela en vaille la peine. Je crois qu’il est bon de voir apposer des mots sur cette réalité. La vraie. Pas la fantasmée, celle des films et des mauvais romans. Celle qui couvre ton cœur de buée et de lumière, tout cela bien mélangé.


« Je pourrais bien porter une jolie robe, une jolie de chez jolie, une qui tourne un peu et glisse contre la peau, une robe de soie moirée, une robe du soir, une robe de satin chatoyant, une petite robe noire, je pourrais porter une de ces délicates paires de chaussures qui font la jambe fine, qui font la jambe interminable, je pourrais porter une veste bien coupée, une veste de couturier, une veste de créateur, je pourrais même être belle, oui je pourrais, s’il ne fallait que cela, je pourrais me coiffer et relever mes cheveux çà et là, déposer une goutte de parfum au creux de ma nuque, je pourrais être séduisante et on me regarderait et on me complimenterait et on me sourirait, mais malgré cela, malgré la certitude d’avoir tout comme il faut, malgré les regards qu’on poserait sur moi, malgré les compliments éloquents, malgré les sourires élogieux, malgré ce reflet de moi croisé dans le miroir, je continuerais à être celle qui n’y croit pas, celle qui ne s’aime qu’à demi, celle qui ne sait pas pourquoi. »


Alors elle sort et puis elle danse. Elle sait qu’on regarde ses jambes, elle les sort exprès pour cela. Ses cheveux sont humides, son t-shirt trempé, il n’y a qu’elle ce soir, et la musique. Il y a ce type qui la regarde. Elle le sait. Elle danse pour le type, pour qu’il la mate, pour l’allumer. Même si elle s’en fout. Il ne compte pas. Elle veut se vider la tête, se laver la peau, se rincer le cœur, noyer son histoire. Noyer cet amour qui la flingue. Elle peut bien crever ici. Personne ne sauve une fille qui danse toute seule.


Et puis c’est beau de lire l’amour comme entre les pages d’Eparse. Puissant, charnel, absolu. Divin. Et même si « nous ne trouvons pas toujours le bon rythme pour nous aimer », il y a des romans qui te le rende sublime cet amour, exigent mais sublime. Avec des mots très simples et des phrases très courtes. Pour être certains d’être lus ?

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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