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  • loudebergh

J'ai couru vers le Nil, Alaa El Aswany.


J’étais à Londres lorsque, en 2011, les égyptiens ont envahi la Place Tahrir pour destituer Hosni Moubarak et faire la révolution. Pour renverser ce pouvoir corrompu et avili et créer un monde neuf.

Je regardais la mobilisation populaire à la télévision anglaise alors, et je me souviens m’être sentie terriblement fière et privilégiée de pouvoir « vivre » - par procuration certes, mais tout de même - ce que l’on appelait alors les « Printemps arabes ».


Au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen, en Syrie, les jeunes sortaient dans la rue, criaient leur rage et manifestaient pacifiquement.

Ici, on se disait que c’était le début de quelque chose, on était pris dans leur ferveur magnifique, on y croyait.

Et si à ces printemps arabes ont souvent succédé des hivers islamiques ou tout du moins sanglants, l’espoir incarné dans les premières heures de 2011 ne s’est jamais éteint.

C’est cet espoir que nous raconte Alaa El Aswany dans J’ai couru vers le Nil, roman qui, je le précise, est interdit de publication en Egypte.


*


Le Caire, 2011. Alors que la mobilisation populaire est à son comble sur la Place Tahrir, Asma et Mazen, qui se sont connus dans une réunion politique, vivent leurs premiers instants en amoureux au sein d’une foule immense. Il y a là Khaled et Dania, étudiants en médecine, occupés à soigner les blessés de la manifestation. Lui est le fils d’un simple chauffeur, elle est la fille du général Alouani, chef de la Sécurité d’État, qui a des yeux partout, notamment sur eux. Il y a là Achraf, grand bourgeois copte, acteur cantonné aux seconds rôles, dont l’amertume n’est dissipée que par ses moments de passion avec Akram, sa domestique. Achraf dont les fenêtres donnent sur la Place Tahrir et qui, à la suite d’une rencontre inattendue avec Asma, a été gagné par la ferveur révolutionnaire. Un peu plus loin, il y a Issam, ancien communiste désabusé, victime de l’ambition de sa femme, Nourhane, présentatrice télé, prête à tout pour gravir les échelons et s’ériger en icône musulmane, qu’il s’agisse de mode ou de mœurs sexuelles.

Chacun incarne une facette de cette révolution qui marque un point de rupture, dans leur destinée et celle de leur pays. Espoir, désir, hypocrisie, répression, El Aswany assemble ici les pièces de l’histoire égyptienne récente, frappée au coin de la dictature, et convoque le souffle d’une révolution qui est aussi la sienne.


*


Vous l’avez compris, c’est d’une superbe fresque historique, politique et romanesque que je vous parle. D’un monde tout entier qui se déploie sous vos yeux. Les femmes et les hommes qui en peuplent les pages y sont magnifiques ou vilains, grandioses ou lâches, sublimes ou terribles.

Ils nous disent l’Égypte telle qu’elle était alors, pleine de désirs et de contradictions, d’espoirs et de peurs.

C’est un roman qui sonne juste, qui sonne vrai. Qui va bien au-delà des Chroniques de la révolution Égyptienne (2011) que j’avais lues déjà avec un grand intérêt.

J’ai couru vers le Nil est poussé par un souffle puissant et envoutant. Il nous emporte, nous colle à notre canapé, force nos yeux entre ses pages et nous emprisonne de sa réalité.


Les images de la révolution que j’avais pu voir à la télévision, je les avais à nouveau sous les yeux – des images aussi belles qu’abjectes. Mais cette fois, toute une narration les entourait, toute une histoire.

Des histoires devrais-je dire.

Une galerie de personnages, de destins, qui donnait corps à cette révolution, qui la rendait passionnante et intelligible, fascinante et terrible.

À plusieurs reprises, j’ai serré les dents, terrassée par les horreurs commises par le régime en place en guise de répression. Horrifiée par la propagande instaurée par les grands du pays pour maintenir les choses telles qu’elles étaient et faire passer la voix de la rue pour une manipulation venue de l’étranger.


Grâce à J’ai couru vers le Nil, j’ai le sentiment de n’avoir pas perdu une miette de ces premiers mois de 2011, d’avoir empli mon cerveau d’images et de rage, d’avoir fait gonfler mon cœur d’émotions et d’effroi. Il y avait quelque chose de somptueux dans cette colère enfin exprimée,

et il y a de la tristesse et du fatalisme dans ce qui en a découlé.


Je ne peux, vous l’avez compris, que vous conseiller cette admirable lecture. Vous en ressortirez, je l’espère, grandis et éveillés.

Alors look up ! comme qui dirait aujourd’hui, et en piste !

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