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  • loudebergh

L'homme sans ombre, Joyce Carol Oates.


L’homme sans ombre de la célèbre et prolifique écrivaine américaine Joyce Carol Oates, est un livre difficile à chroniquer. Il est brillant, c’est indéniable, superbement documenté et admirablement écrit. Rien d’étonnant jusque là lorsque l’on connaît un peu la trempe l’auteur.

Mais si j’en ai dévoré la seconde moitié avec attention et fébrilité, il m’a été difficile d’atteindre la page 200. Jusqu’à hier - vingt-deux heures donc, je comptais bien faire une critique relativement acerbe du roman. Je m’ennuyais et me surprenais à régulièrement me demander si je ne devais pas tout simplement arrêter.

Mais voilà, j’ai de la peine à ne pas terminer un roman, j’ai le sentiment de manquer de respect à l’auteur, à son éditeur et tous les lecteurs qui se sont passionnés pour son histoire. Vaille que vaille, et en faisant preuve d’un peu plus de bonne volonté (et sachant que quatre heures de train le lendemain avec ledit roman pourraient éventuellement me réconcilier avec lui), j’ai continué mon chemin et entamé la deuxième moitié. C’est heureux, je dois l’admettre, car j’ai dévoré cette histoire d’amour édifiante, étrange et poignante.


Nous sommes à l’institut de neurologie de Darven Park, Philadelphie, 1965. Une jeune chercheuse de 23 ans, Margot Sharpe, accueille un nouveau patient, Elihu Hoopes, qui sera connu plus tard comme E. H., le plus fameux amnésique de l’histoire. Car cet homme élégant de 37 ans a été victime d’une encéphalite qui ne lui laisse qu’une mémoire immédiate de soixante-dix secondes.

Pendant les trente années suivantes, Margot, séduite, admirative et attendrie, tente de comprendre et de débloquer les souvenirs figés de E. H., et surtout l’image obsédante d’une petite fille morte flottant dans l’eau. Tandis que la surveille le tout-puissant et séduisant Dr Ferris, directeur du laboratoire, Margot veille à ne pas se perdre elle-même. Mais tiraillée entre son ambition professionnelle (immense et ravageuse), son désir pour l’homme qu’est E. H. et son éthique médicale, elle fouille avec acharnement son passé. Leur relation se complexifie, devient plus violente, plus provocatrice, plus secrète aussi…alors que la fragilité d’Eli augmente avec le temps.


En filigrane de cette histoire, sur 390 pages, une seule question : que peut-être l’identité d’un être sans mémoire ? Sans passé (et sans futur possible donc), sans ombre somme toute ? Ce questionnement est magnifiquement souligné par le talent de Joyce Carol Oates à se loger dans le corps, le cœur et l’âme de ses personnages. On sent au plus profond de nous le désarçonnement de Margot face à ce sujet inédit, l’abattement et l’incompréhension d’Eli face à cet état qu’il ne comprend pas (il ne cesse d’oublier). Des passages en italique viennent régulièrement éclairer le récit, révélant ce qui est pensé (consciemment ou pas) par les deux protagonistes.

Lorsque Joyce Carole Oates se met dans la peau d’Eli, c’est tout un monde qui s’ouvre sous nos yeux : on voit son regard pétiller à la rencontre d’une doctoresse ou d’une professeure (qu’il voit pourtant trois fois par semaines depuis trente ans) ;

on s’émerveille de sa joie de réussir passablement un test (qu’il a déjà passé dix fois) ;

on s’émeut de son abattement lorsqu’il réalise que sa vie n’est qu’oubli, que malgré les petits carnets emplis de notes qu’il noircit, il ne parvient pas à savoir qui est cette femme qui pourtant semble si proche de lui,

on craint sa colère enfin, lorsque son incompréhension devient trop grande.

Lorsqu’il réalise qu’il est perdu.


« Tels des îlots émergeant d’un marais obscur, ces souvenirs. Mais il ne s’y agrippe pas, il a appris à laisser les souvenirs monter, puis retomber dans l’oubli, car il a appris à ne pas s’épuiser dans un effort infiniment stérile. Ce qui lui vient à l’esprit y viendra sans cet effort. Et quel que soit l’effort, cela se dispersera et se dissipera de nouveau. »


C’est très beau, très bien écrit et extrêmement réaliste. Mais pour pouvoir juger de cela, il faut être passé par les innombrables séries de tests (tous plus ou moins identiques) que Margot fait passer à son sujet la première moitié du roman. Si le but de Joyce Carol Oates est d’en souligner le caractère répétitif, infini et sans espoir, c’est réussi ! Malheureusement, elle m’a laissée de côté. Je me suis rapidement lassée de ces expériences sans fin qui ne cessaient de produire les même effets sur les protagonistes (c’était le but, j’en conviens, mais cela m’a dérangée), de ses longueurs sans intérêt et de ses élucubrations peu convaincantes.


J’ai eu également beaucoup de mal à « aimer » le personnage de Margot. Et si la deuxième partie du roman m’a permis de lui trouver une épaisseur psychologique incommensurable, la première m’a laissée de marbre. Cette petite femme pathétique obsédée par ses recherches au point de laisser sa propre vie de côté, légèrement accro au whisky et terriblement seule, me décevait. Je la trouvais vide, plate, sans intérêt.

Mais heureusement, aux deux cents premières pages ont succédé deux cents autres, palpitantes, intrigantes et haletantes. Elles m’ont réconciliée avec Margot d’une façon assez inexplicable. Peut-être ai-je été touchée par son immense amour ? Sa folie ? Sa grâce ?


« Car tout amour est un dérangement des sens, sans quoi ce n’est pas de l’amour, mais seulement de l’affection. »


Toujours est-il que ce roman me laisse un sentiment mitigé. Si L’homme sans ombre est indéniablement un livre ambitieux, servi par une écriture brillante, nous faisant entrer dans l’intimité d’une relation poignante et d’autant plus passionnante qu’elle est interdite, il n’en est pas moins un roman dans lequel il est difficile de pénétrer, empli de personnages relativement inaccessibles avec lesquels il n’est pas aisé d’établir un lien.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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