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  • loudebergh

La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon.


Nadia Comaneci,

un nom qui fit battre le cœur d’un pays tout entier en cette année 1976,

qui résonna dans les corps de toutes les fillettes de l’Est comme de l’Ouest, leur offrant tout à la fois un rêve et un avenir,

qui fit pétiller dans les années 2000, mes yeux de petite gymnaste ainsi que ceux de toute mon équipe.


Pour la première fois dans l’histoire des Jeux Olympiques, une gymnaste obtient l’impossible note de 10, mettant à mal guerres froides, ordinateurs et records au point d’accéder au statut de mythe planétaire.

Fascinée par le destin de la miraculeuse gamine de 14 ans alors, Lola Lafon entreprend de raconter ce qu’elle imagine de l’expérience que vécut la prodigieuse petite roumaine. Symbole d’une Europe aujourd’hui révolue, venue, par la seule pureté de ses gestes, incarner aux yeux désabusés du monde le rêve d’une enfance éternelle. Mais quelle version retenir du parcours de cette petite communiste qui ne souriait jamais et qui voltigea, d’Est en Ouest, devant ses juges, sportifs, politiques ou médiatiques, entre adoration des foules et manipulation étatique ?


« Les premiers mois, aucune d’entre elles n’a la force musculaire de recommencer plus de quinze fois à la suite cette minute trente de sauts périlleux, équilibres tenus et saltos. Elles souffrent de points de côté, leurs muscles tétanisés les font tituber d’une acrobatie à l’autre, des ivrognes haletantes. Toute la journée, il commande : refais. Recommence. Les poignets des petites en équilibre cèdent sous leur poids. Des crampes les tiennent éveillés la nuit, la faim les réveille de plus en plus tôt, à 4 heures du matin, il les entend chuchoter dans le dortoir. Au dîner, elles se nourrissent en silence, des gestes secs pour porter la fourchette à leur bouche. Leurs larmes changent elles aussi : ce qu’elles pleurent à chaque entrainement, c’est l’impossibilité d’aller plus loin, enragées comme devant une construction de tendons et de muscles qui cèdent devant elles. »



Parce que Nadia Comaneci, avec ses couettes, ses côtes saillantes et son regard cerné, c’était la grâce à l’état pur, l’innocence faite fillette, la maîtrise poussée à son paroxysme. Elle a inventé le gymnastique se plaisait-on à dire alors, enchainant aux barres, au sol, au cheval d’arçon et à la poutre des figures inconnues alors et terriblement dangereuses. Elle aurait pu se briser la nuque des centaines de fois, briser ce corps déjà si maigre, si parfait alors…elle aurait pu mais non, car Nadia était une magicienne.

Surentrainée.

Par son coach, Belà, à ses côtés depuis ses sept ans. Celui qui, à l’instar d’un morceau de terre glaise, sculpta la gymnaste qui n’existait pas. Elle s’entrainait huit heures par jour, contrôlait son poids au gramme près, s’affamait, s’épuisait, enchainait les blessures non réparées, se gavait se laxatifs au moment des prises de poids publiques et de cortisone pour que ses chevilles tiennent encore le coup le temps de la compétition. Jamais elle ne disait non. Nadia Comaneci était une machine à obéir, une merveilleuse petite machine jamais grippée.

Enfin, c’est ce que l’on pensait alors.


« Je me tais et je prends note. Le soir, je regarde de vieilles vidéos d’elle sur la poutre, muette et précise, Nadia C. désosse l’impossible comme on ravage un ennemi. »


Lola Lafon, en journaliste nous donne à lire un récit intelligent et passionnant que l’on dévore de la première à la dernière page. Elle fait alterner les faits réels, ce qu’elle imagine du vécu de Nadia Comaneci et des échanges rêvés et fictionnels entre l’actuelle la narratrice et la Nadia d’aujourd’hui. Une manière pour elle de redonner la voix à ce film presque muet qu’a été le parcours de Nadia C. entre 1969 et 1990.

Le tout s’inscrit dans la Roumanie communiste de Ceaușescu, terrible mais loin des stéréotypes et des poncifs.


« Si vous avez souhaité écrire mon histoire, c’est que vous admirez mon parcours. Et je suis le produit de ce système-là. Je ne serais jamais devenue championne dans votre pays, mes parents n’auraient pas eu les moyens, pour moi, tout a été gratuit, l’équipement, l’entrainement, les soins ! Est-ce que vous savez seulement qu’en 1988, la Roumanie comptait plus de cinquante pour cent de femmes dans son équipe olympique et la France moitié moins ? Pendant les années 1990, il était de bon ton de haïr notre passé comme s’il n’y avait rien eu de bon du tout sous le régime communiste, comme si nous n’avions pas de passé ! On a existé ! On a même ri ! Aimé ! Il n’y avait pas farine ? C’est vrai. On était tous en uniforme ? Vrai ! Vrai ! On ne se moquait pas des enfants qui ne portaient pas la « bonne marque » de sweat-shirt, les vêtements étaient des vê-te-ments pas des symboles ! Et aujourd’hui des personnes de l’âge de mes parents fuient le pays pour aller mendier chez vous, on sait comment ils sont accueillis. »


Ce roman m’a fait vivre et revivre des moments incroyables, il a fait renaître en moi des émotions que je croyais disparues depuis bien longtemps, il m’a fait rêver autant qu’il m’a fait mal.

En revoyant, en parallèle de ma lecture, les passages de Nadia, à la poutre, au sol et aux barres, j’ai plusieurs fois été prise par les larmes, secouée d’admiration, de peur et de douleur.

Pour elle et pour toutes ces gymnastes qui nous ont fait rêvé, qui nous ont fait vibrer et qui, d’un coup de pied à la lune, ont ravagé le chemin rétréci qu’on réservait alors aux petites filles.

Mais à quel prix ?

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

loudebergh@gmail.com