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  • loudebergh

La vraie vie, Adeline Dieudonné


Sidération. Beaucoup, partout. Profondément.

Dans tout ton cœur, dans toute ton âme.

Une sidération qui te mange l’esprit et te dévore le cœur. Qui te laisse là, sur ton fauteuil, comme elle le ferait au bord de la route. Tu te sens un peu soûl, hésitant, malhabile, dans un état second.


Une sidération qui te dit : « Ne bouge pas. Laisse-toi faire. Laisse moi te prendre et t’envahir, laisse-moi te dévorer. Comme ce livre l’a fait : te dévorer.


Tu te dis : lire jusqu’au bout de la nuit, sous les draps, avec ta lape frontale comme unique compagne, très peu pour moi ! J’ai passé l’âge ! Je vais m’esquinter les yeux et me réveiller l’œil rougi et les traits tirés. Et puis tu entames La vraie vie et puis plus rien n’existe autour de toi. Tout continue de tourner, tout continue de vivre. Merveilleuse mécanique, si bien huilée, admirable réalité. La vie continue mais autour de toi. Tout autour de toi. Et sans toi.

Tu n’attends plus qu’une chose : te retrouver seul pour lire ! Te replonger dans ses mots ! Tu t’accroches à ses pages comme un condamné à la vie ; tu t’accroches à ses phrases comme un damné à la liberté. Avide. Tu te laisses consumer de l’intérieur, tout ton ventre brûle, tes poumons s’enflamment et ton regard cherche une échappatoire. Celle-là même que la narratrice (elle n’a pas de nom) s’emploie à trouver durant toute cette histoire !


La Vraie vie, c’est celle de notre narratrice, âgée de dix ans au début du roman (et de quinze à la fin), celle de son petit frère, Gilles, garçon rieur et plein de vie, celle de son père, colérique chasseur de gros gibier, violent à ses heures – terriblement triste aussi -, et celle de sa mère, amibe craintive, soumise aux humeurs et aux coups de son mari. Le samedi se passe en compagnie de Gilles, à jouer entre les carcasses des voitures, non loin du pavillon sans âme et sans joie que constitue leur maison.

Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent. Gilles cesse de rire et sa tête se remplit de terreur et de vermines, de petites bêtes malfaisantes venues lui grignoter le cerveau et lui dévorer l’âme, minuscules coups de boutoir, image d’une invasion.

Du haut de ses dix ans, elle (notre narratrice) voudrait revenir en arrière, tout annuler, faire basculer l’espace-temps et sauver son petit frère qu’elle aime d’un amour intense et maternel. Effacer cette vie qui n’est autre pour elle que le brouillon de l’autre, celle qui doit et devrait être. Celle qui sera. En petite guerrière des temps modernes, elle se retrousse les manches et plonge la tête la première dans le monde. Celui dans lequel elle ne deviendra pas comme sa mère : une proie. Alors elle fait diversion, passe entre les gouttes et les coups qui ne cessent de pleuvoir autour et en-dedans, découvre cette bête qui grandit dans son ventre et lui donne de la puissance, et conserve l’espoir que tout s’arrange, que Gilles retrouve sa joie d’être au monde.

« J’ai sorti Gilles de mon lit pour qu’il vienne voir. Le temps qu’on redescende, deux petits sabots étaient déjà sortis. Puis un museau. Muscade a poussé, bêlé, poussé, bêlé, poussé, ça avait l’air douloureux. Et difficile aussi. Puis tout à coup, le chevreau a glissé hors de son corps. Elle s’est remise à pousser, bêler, pousser, bêler, pousser. Il y a eu une odeur bizarre. Une odeur tiède de corps et de tripes. Un deuxième petit est sorti. Muscade s’est levée et, pendant qu’elle léchait ses chevreaux, une grosse masse brunâtre a jailli hors d’elle et s’est écrasée au sol, en faisant un bruit gras et visqueux. Muscade s’est retournée et a commencé à manger la masse brunâtre. L’odeur tiède s’est faite plus forte. Elle semblait émaner du ventre de Muscade pour emplir toute l’atmosphère terrestre. Je me suis demandé comment une si petite chèvre pouvait contenir autant d’odeur. »


L’écriture d’Adeline Dieudonné est bouleversante, lumineuse et touchante. Avec les mots d’une enfant de dix ans, elle te dit la vie dans toute sa cruauté. Avec ses images d’enfant –celle de la hyène aux yeux jaunes ou de la vermine grignotant le cœur- elle te donne à voir toute l’intensité de la méchanceté et de la peur.


"L’été suivant est arrivé. L’état de Gilles ne s’était pas amélioré. Le vide de ses yeux s’était peu à peu rempli d’un truc incandescent, pointu et tranchant. Ce qui vivait à l’intérieur de la hyène avait progressivement migré vers la tête de mon petit frère. Une colonie de créatures sauvages s’y était installée, se nourrissant de lambeaux de sa cervelle. Cette armée grouillante pullulait, brûlait les forêts primaires et les transformait en paysages noirs et marécageux."


Je me suis laissée terrifier par ce père violent et cruel,

Toucher par cette mère ayant laissé loin derrière elle ses dernières défenses,

Entrainer par la puissance de cette gamine.

Cela faisait longtemps qu’un livre ne m’avait pas happée comme celui-ci, dévorée. J’était insatiable, incapable de m’arrêter, éberluée par cette force et cette terreur, emportée par cette cruauté magnifiée. Emplie de désir aussi, car l’écriture est aussi tranchante que sensorielle. J’ai beaucoup entendu parler de ce roman comme la révélation de la rentrée littéraire. Je n’aime pas beaucoup ce terme car il a le défaut de mettre en lumière un livre et un seul alors que tant d’autres, tout aussi grandioses, restent dans l’ombre. Question de com’ probablement. Alors la révélation, sans doute pas, mais une révélation oui ! Oh que oui ! Une sublime révélation. De celle que tu te refuses de terminer de peur de voir un grand vide s’installer en toi, et puis parce que Dieu que c’est bon d’être emporté de la sorte, par tant de lumière et de sagesse, tant de beauté et de cruauté.


Parce que tu ne sortiras pas indemne de l’épisode dans la forêt, vraiment pas. Ni de celui qui vient clôturer le roman d’ailleurs. D’y penser et je tremble encore, de retrouver l’état dans lequel j’étais en terminant le roman, à la hâte et languissante à la foi. Fébrile.

Ce livre est pour toi, grand amateur de belles histoires narrées,

Pour toi aussi, lecteur du dimanche peinant à terminer un livre habituellement.

Il est pour toi et crois-moi, tu le finiras celui-là ! Avec un pincement au cœur et un rayon de soleil dans la tête. Avec beaucoup de joie et une pointe de tristesse. Là, juste là.


« Je suis sortie de la maison, sortie de la griffe, je suis arrivée dans le champ de maïs. J’ai couru si vite que j’avais la sensation que mes jambes avaient du mal à me suivre. Les feuilles coupantes me tailladaient les joues mais je m’en fichais. Si elles avaient pu me découper entièrement, me faire disparaître en tout petits lambeaux de chair qui seraient tombés comme une pluie rouge sur le champ de maïs, je leur en aurais été reconnaissante. »

Crépitement magique, explosion sensorielle, superbe lecture, La vraie vie est tout cela à la fois. Chaude et moelleuse, hideuse et terrifiante, délicieuse et enflammée. Rugissante comme une bête, poussant au creux de nos tripes.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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