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  • loudebergh

Le Berger de l'Avent, Gunnar Gunnarsson.


Il suffit de peu de matière pour que naisse un chef-d’œuvre, un texte hors du temps : quelques 70 pages tout au plus, une histoire d’une simplicité confondante et une écriture confinant au sublime.


Comme chaque année début décembre, Benedikt se met en chemin avec ses deux fidèles compagnons, son chien Leò et son bélier Roc, avant que l’hiver ne s’abatte pour de bon sur les terres d’Islande. Ce qui compte avant tout pour ces trois arpenteurs au cœur simple, ce sont les moutons égarés qu’il faut ramener au bercail. Ils avancent, toujours plus loin, de refuge en abri de fortune, dans ce royaume de neige où la terre et le ciel se confondent, avec pour seuls guides quelques rochers et les étoiles. En égaux ils partagent la couche et les vivres. Mais cette année, le blizzard furieux les prend en embuscade.

« Depuis des années, tous les trois étaient inséparables. Et cette connaissance profonde qui ne s’établit qu’entre espèces éloignées, ils l’avaient acquise les uns des autres. Jamais ils ne se portaient ombrage. Aucune envie, aucun désir ne venait s’immiscer entre eux. »


C’est par pur hasard que ce petit bijou d’écriture s’est retrouvé entre mes mains. J’étais à la librairie La Fontaine à Vevey (ami du coin, cette librairie est un petit paradis terrestre, file t’y requinquer !) en train de choisir avec soin les romans que je souhaitais offrir à mes proches pour Noël, lorsque mon regard s’est porté sur Le berger de l’Avent de Gunnar Gunnarsson. Je ne connaissais pas cet auteur - écrivain pourtant majeur du XXème siècle islandais plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel – mais ai immédiatement été séduite par le bandeau qui couvrait le petit roman. Y était indiqué, en lettres blanches sur fond rouge : « Un chef d’œuvre, un texte hors du temps. » Jòn Kalman Stefànsson. Mon sang n’a fait qu’un tour. Tout ce qui touche, de près ou de loin, à Jòn Kalman Stefànsson constitue pour moi un véritable trésor de guerre ou de vie, c’est selon. Pour ceux qui suivent mon blog depuis suffisamment de temps, j’avais eu l’occasion de chroniquer son merveilleux roman Asta, livre que je classe aisément parmi les romans qui ont fait de moi autre chose qu’une simple lectrice, une âme-lisante peut être. Quoiqu’il en soit, c’est avec une immense joie que j’ai acheté ce tout petit roman, enchantée d’avance à l’idée de me retrouver, pour quelques heures encore, baignée dans l’univers littéraire de Mr. Stefànsson.


« Le fermier rit sans répondre et, en passant, il moucha la mèche entre ses doigts. C’est une preuve de compassion, que de ne pas laisser brûler une chandelle pour rien. »


Inutile de dire que j’ai été plus que séduite. Emballée même. Ravie surtout - dans le sens premier du terme, transportée de joie et d’admiration.

Comment, en si peu de page, transformer cette histoire, si pure, si simple, en un conte empli d’émotions tumultueuses ?

D’où vient cette impression que tout flotte imperceptiblement entre les mots ?

Comment qualifier le style de Gunnar Gunnarsson, si abouti, si naturel et discipliné tout à la fois ?

Quel est ce talent de savoir tout amener sans que nous ne nous en apercevions, si simplement que l’atmosphère créée semble se ressentir, se respirer, se vivre somme toute?


« Les gens qui marchent dans la nuit sont étrangement perdus l’un pour l’autre. Mais dans la montagne, le sentiment d’isolement prend un tour différent. Tant qu’on entend d’autres voix que la sienne, tant qu’on sent, près de soi, une respiration, le vide profond de l’univers, au ciel et sur la terre, ne vous étreint pas tout à fait de ce froid glacial, à la racine des cheveux. »


Le berger de l’Avent est, malgré son faible nombre de pages, un roman d’une richesse immense et d’une profondeur manifeste. Très vite, nous oublions que nous avons affaire à un homme et deux animaux : nous n’avons sous les yeux que trois compagnons, fiers et courageux, quittant la terre ferme et la civilisation pour se retrouver au beau milieu de contrées sauvages et hostiles.

Mais quelle beauté ! Les scènes de tempête sont d’une puissance et d’un réalisme incomparable, celles à l’intérieur du refuge d’une intimité et d’une grandeur infinie. Les montagnes, à la lueur de la lune, sont décrites avec une douceur à en frémir et, lorsque l’auteur compare la course des étoiles à un magnifique poème appris par cœur roulé dans son sang, on n’a plus qu’à s’émerveiller et relire, sans cesse, ladite phrase. Simple et digne. L’impalpable rendu solide, délicate, douce au toucher.

Jamais enfin, je n’ai lu le sentiment de paix comme je viens de le lire entre les pages du Berger de l’Avent. Une plénitude vécue par Benedikt et ressentie par le lecteur avec une force que seuls ceux qui ont goûté à la joie d’un lever de soleil au sommet d’une montagne enneigée connaissent. Pure. Incontestable.


« Le temps passe vite, qu’on s’en inquiète ou non. Il faisait bon accompagner les constellations en poursuivant, comme elles, sa propre route. On se sentait en paix. Les montagnes couvertes de neige semblaient proches, douces au toucher dans la clarté lunaire. Les étoiles scintillaient sur la glace sombre du lac. Cette course était comme un poème magnifique, appris par cœur, il vous restait dans le sang. »


Alors cours à librairie ou à la bibliothèque !

Fais tien ce sublime roman,

accroche-toi à ces trois êtres comme une moule à son rocher,

inquiète-toi pour leur salut,

émerveille-toi de leur ténacité et de leur force de caractère,

admire le soin infini porté à la construction du récit,

et inspire un bon coup,

l’air glacial et vivifiant du Berger de l’Avent.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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