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  • loudebergh

Le hussard sur le toit, Jean Giono.


Cela faisait un moment que je n’avais pas passé autant de temps entre les pages d’un livre : presque trois semaines ! Le très regretté Philip Roth, pour qui un lecteur était « quelqu'un qui lit deux à trois heures par nuit, trois nuits par semaine au moins - Sinon, il est impossible de lire un livre en deux semaines. Au-delà de ce délai, la concentration se perd, c'est fichu » n’aurait pas été bien satisfait de moi ! Pourtant, il est de ces lectures que l’on se doit de goûter, du bout de la cuiller d’abord, avant d’en faire de pleines et gourmandes bouchées. Les romans de Jean Giono en font partie.

« Le pli profond du vallon était embarrassé de tout un cimetière d’arbres. Les squelettes de grands sapins et même de quelques hêtres jadis musculeux, étroitement embrassés, encombraient le lit étroit d’un torrent dans lequel le chemin passait à gué. D’énormes clématites défeuillées encordaient de lianes blanches ces entassements de branches mortes et de troncs décharnés. »

Si comme moi avant la découverte du Hussard sur le toit, tu n’as jamais lu de Giono mais ressens le désir de t’y plonger, deux choses (seulement) te sont nécessaires :

- du temps d’abord (car son écriture se savoure, se médite et s’enroule sur elle-même emportant notre âme dans des mirages de pure beauté)

- et quelques espaces de nature vierge (forêt, champs, ruisseau ou coin de jardin si tant est que le chant des oiseaux y puisse résonner). La lecture n’en deviendra que plus merveilleuse.

Mais il me semble que par les temps qui courent, si tu n’es ni médecin urgentiste, ni infirmier, ni père ou mère (en télétravail) de quatre enfants à éduquer envers et contre tout, du temps tu n’en manques pas ! Tu en as même trop ! Alors tu te lances des petits défis, tu fais quatre fois plus d’exercice qu’avant, tu t’es mis à la cuisine ou tu enchaînes les épisodes de séries à n’en plus savoir comment tu t’appelles.

De mon côté, sur le conseil (et voyant son engouement pour ce texte) de l’historien Fabrice d’Almeida dans l’émission La Grande Librairie, je me suis attelée au fameux Hussard sur le toit, l’un des trois plus grands romans de l’écrivain de Manosque. Pour mon plus grand plaisir.

Le hussard sur le toit. On dirait une comptine. Le titre intrigue. Pourquoi sur le toit ? Qu’a-t-il fait pour l’amener là ? Rien moins qu’une épidémie de choléra qui ravage la Provence vers 1830, et les menées révolutionnaires des carbonari piémontais.

Le Hussard est d’abord un grand roman d’aventures : Angelo Pardi, jeune colonel de hussards exilé en France, est chargé d’une mission mystérieuse. Il doit retrouver Giuseppe, carbonaro comme lui, qui vit à Manosque. Mais le choléra sévit : les routes sont barrées, les villes barricadées, on met les voyageurs dans des quarantaines dont ils ne ressortent jamais, on soupçonne Angelo d’avoir empoisonné les fontaines ! Seul refuge découvert par hasard : les toits de Manosque. Entre ciel et terre, il observe les agitations funèbres des humains, contemple la splendeur des paysages et devient ami avec un chat. Une nuit, au cours d’une expédition, il rencontre une étonnante et merveilleuse jeune femme. Tous deux feront route ensemble et connaîtront l’amour et le renoncement.

« L’enfant était généralement au fond. Elle le tirait sans trop de cérémonie mais l’emportait exactement comme une mère doit emporter un enfant. Les petits cadavres étaient semblables aux cadavres des grandes personnes, c’est à dire d’une indécence ridicule, criants de vérité, déchirant de leurs ongles leur ventre, leur capitale d’immondices. Dans les bras de la nonne, ils redevenaient de pauvres petits enfants morts de grosses coliques ».

Un roman d’épidémie en pleine épidémie : pas très original me direz-vous ! Certes,

mais d’une part, cela offre une petite alternative à La Peste de Camus que tous citent à tour de bras, rachètent et relisent,

et d’autre part, bien que la maladie soit extrêmement présente au cœur du roman, c’est d’abord un roman sur l’exil, le voyage, le déplacement, la fuite. De quoi lutter contre l’immobilité ambiante qui réjouit les âmes les plus sages et rend folles les plus papillonnantes d’entre elles !

« A la sortie des bois, les terres déployèrent des ailes d’épervier de chaque côté d’un ruisseau que les pluies récentes avaient fait déborder dans les prés. Ici comme ailleurs, ni le foin, ni le blé n’avaient été fauchés. Les moissons laissées sur pied, aplaties par les orages, feutrées de bleuets, de chardons et de ronces étaient pillées par des tourbillons d’oiseaux. Tout l’horizon était fermé de collines au-dessus desquelles apparaissaient les contreforts violets et même pourprés de montagnes sans doute couvertes de buis. »

Le tout est servi par une écriture admirable. D’une pureté et d’une précision confondante. La forêt se trouve sublimée, la cime des arbres envahie d’une céleste splendeur, les ruisseaux chantent d’une même voix et les oiseaux s’envolent en un battement d’ailes rageur. L’écrivain des sensations n’a pas volé son titre, je vous l’assure. Aux cinq sens du lecteur est servie une multitude de plats d’une truculence sans nom, aussi succulents qu’infectes, aussi mirifiques que dégoutants. Parce que lorsqu’à ce joyeux panorama, s’ajoutent les terribles descriptions des agonies des cholériques, la décrépitude des corps et le pourrissement des âmes, on ne peut qu’être troublé par la richesse de la phrase et la grandeur des mots.

Les caractères sont au rendez-vous, les personnages admirables et les sentiments des plus grands. L’histoire déroule son fil patiemment, tisse sa toile sur les toits d’une Provence ravagée et anéantie, et entraine le lecteur dans une aventure passionnante. Elle nous rappelle que les épidémies n’ont cessé de parsemer les siècles passés et nous engage à nous souvenir de la frayeur qu’elles pouvaient entrainer alors, lorsque l’on ne savait pas qui de l’eau de Dieu ou d’une mouche, était capable d’une telle abjection.

Alors souviens-toi,

si tu as sous les yeux quelques brins d’herbe et deux ou trois arbres bruissant au vent,

si tu as sous le coude un peu de temps et l’envie de lire quelques cinq-cents pages de très belles phrases,

Le Hussard sur le toit de Jean Giono est fait pour toi!

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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