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  • loudebergh

Le roman de Jeanne, Lidia Yuknavitch.


J’ai toujours détesté la science fiction.

Ou du moins, j’ai toujours pensé la détester.

En bonne et due forme. Consciencieusement.

Qu’elle se meuve au cœur d’un film, d’une série ou d’un roman, et hop ! j’étais déjà loin.


Et puis j’ai eu l’occasion de lire, d’une pierre deux coups, la même journée, un article élogieux au sujet du Roman de Jeanne dans le magazine Usbek et Rica et une chronique d’une blogueuse littéraire aux goûts plus que certains. Fascinée par la couverture du roman qui, je dois l’admettre, était aussi sublime qu’énigmatique, je n’avais plus aucune raison de dédaigner ce roman, même s’il était classé dans l’abhorrée catégorie « anticipation ».


M’étant procuré Le roman de Jeanne dans un temps que je qualifierais de record, je n’ai pas trainé à me laisser embarquer par cette incroyable histoire, librement (mais alors très librement) inspirée de faits réels et écrite de façon haletante et atypique.


La romancière, Lidia Yuknavitch s’empare des éléments constitutifs de l’histoire de Jeanne d’Arc (voix mystérieuse, mission céleste, pouvoirs exceptionnels et bûcher) pour recréer, alors que le monde bascule, une héroïne du XXIème siècle. Anéantie par les excès de l’Humanité et les guerres interminables, la Terre n’est plus que cendres et désolation. Seuls les plus riches survivent, forcés de s’adapter à des conditions apocalyptiques. Leurs corps se sont transformés ; ils sont albinos, chauves, scarifiés, stériles ; et les survivants se voient désormais contraints de mourir le jour de leurs cinquante ans. Tous vivent dans la peur de la mort et des tortures, sous le joug de l’impitoyable et sanguinaire Jean de Men.

Christine Pizan a quarante-neuf ans. La date de sa mort approche et le doute s’insinue en elle. Rebelle, artiste, emplie des restes d’un désir infini, elle adule le souvenir d’une héroïne, Jeanne, dernière femme à avoir osé s’opposer au tyran et prétendument morte sur le bûcher. C’est en bravant les interdits en racontant l’histoire de Jeanne que Christine parvient à faire sonner l’heure de la rébellion.


« Elle prit une énorme bouffée d’air, plongea et disparut sous l’eau noire et bleue. Une fois submergée, elle ouvrit les yeux, mais tout était noir comme le sommeil. Ses yeux s’engourdirent. Puis ses dents. Lorsque sa tête émergea et qu’elle ouvrit les yeux, piqués par le sel, elle vit qu’elle était suffisamment proche de la lueur bleu-vert pour nager jusqu’à elle.

Alors le temps s’arrêta. Le froid, la lueur, l’humidité salée, et le flottement et ses bras et ses jambes et le monde à l’envers. Elle fit la planche et soudain, le ciel nocturne n’était plus « au-dessus », mais un simple reflet de l’eau dans laquelle elle baignait. Le noir du ciel comme l’océan, et les étoiles dans le ciel comme des picotements d’imagination sur sa peau et son esprit, l’espace vaste et froid comme l’eau infinie et froide, et le mouvement des choses comme la vitesse de la lumière. Elle sourit. Ne serait-il pas bien agréable de se noyer ?

Quelque chose avait changé en elle, quelque chose que personne ne pouvait comprendre. Tout le monde autour d’elle continuait à vivre normalement, comme s’il n’y avait pas cette chanson qui faisait résonner ses os, une chanson qui déferlait en vagues épiques, une chanson dans laquelle une fille sauvait le monde.»


Jusqu’ici donc, rien de nouveau sous le soleil ! Un scénario post-apocalyptique bien ficelé, une ou deux héroïnes volontaires et charismatiques, une écriture taillée à la serpe : tout était là pour donner naissance à un sympathique roman d’anticipation dont la seule évocation me rebutait. Mais c’était sans compter l’exubérance, la brillance et l’incroyable potentiel accusateur que se roman, mêlant réalisme et fable, portait en lui!

Dictature, procès, mises à mort, rébellion, grâces artistiques, guerres sans fin et fin du monde, le cocktail était explosif ! L’histoire ne cessait de rebondir, passant des ténèbres à la lumière, de la plus pure des poésies, au plus violent des carnages.


Si l’auteur nous donne un voir un futur (si tenté que le mot futur soit le plus adéquat) fort peu glorieux, voire radicalement choquant et affreux, le tout se trouve admirablement contrebalancé par une poésie superbe et un pouvoir évocateur admirablement maîtrisé. On y découvre des descriptions émerveillées et merveilleuses de la terre et de ses bienfaits, de ses ressources, mêmes les plus souterraines. Le plus petits des vers de terre ou des scarabées devient source de grandeur et d’intelligence tandis que les hommes, abrutis de pouvoir et amputés de ce qui fait d’eux des êtes humains, deviennent complètement grotesques. Ils ne sont plus que des étoiles mourantes, se persuadant que leur cascade de chair bouffie leur donne un sens. Mais ce ne sont que des os atrophiés et des sacs de viande, mis au rebut après cinquante ans de vie.


« Elle porte les Olms à ses lèvres et leur chuchote, d’une voix douce comme une berceuse : Je comprends maintenant. Il faut que tu laisses tomber l’idée que tu es une salvatrice, ou une destructrice. Toute chose n’est que matière. Tout mouvement n’est qu’énergie. Chaque corps est à l’image de l’univers. Les corps humains sont une source collective d’énergie mammifère. C’est ce que nous avons toujours été. Quelle erreur colossale nous avons fait en ne comprenant pas cela. »


A la portée écologiste du roman s’ajoute une réflexion sur la condition humaine. Quand tout a été détruit, quand la beauté n’existe plus, que le monde n’est que chaos et souffrance, quand l’homme ne fait plus que survivre, tout son être n’est plus porté que vers une chose : l’amour. Et si la grande majorité de l’Humanité résidant au CIEL semble l’avoir oublié, quelques femmes à la capacité d’aimer infinie, gardent en elles cette force indescriptible qui leur permet de changer le cours de l’histoire.


« Dans la grotte de Waitomo, en Nouvelle-Zélande, tu as dit que la vie souterraine était comme une ère géologique entièrement modelée sur l’utérus. Ca m’a trotté dans la tête pendant toute une année. J’ai décidé que tu étais la personne la plus brillante que j’aie jamais rencontrée. Ce que tu voulais dire, j’ai décidé, c’était que la Terre était porteuse d’autres signifiants que ceux que l’Humanité a utilisés pour créer la culture. Que nous nous étions mal compris nous-mêmes, et que nous avions conduit notre histoire sur une mauvaise voie. »


Ce roman est un superbe hymne à la vie, à toutes les formes de vie, animales, végétales et humaines. Et à la paix.

Il démontre avec force poésie que même lorsque les technologies microbiennes auront permis des avancées formidables pour repérer certaines maladies, même quand on pourra faire repousser des membres perdus, faire battre des cœurs malades, faire voir des aveugles et autres miracles laïques, le rythme effréné de ces progrès aura une contrepartie : la guerre. Et même lorsque celle-ci pourra se faire un moment sans soldat, cela ne durera pas. Car les humains ne supportent pas d’être loin des boucheries. Du feu de l’action. Du théâtre de la guerre.


Ce roman est un hymne à la matière, à la boue, aux arbres, aux insectes, au ciel et aux Hommes. Tout comme les étoiles, les corps humains sont de la matière. Et seulement de la matière. Leur humanité réside en cela et rien de plus. Une énergie parmi tant d’autres, une énergie qui vit, qui meurt et prend une nouvelle force.

Une force qui aujourd'hui ne peut ni ne doit nous laisser de marbre.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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