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  • loudebergh

Le Royaume, Emmanuel Carrère.


Je ne suis pas certaine de parvenir à chroniquer correctement ce roman tant il me laisse ébahie et désemparée à la fois.

Peut-être pourrais-je commencer par cette phrase, tirée de la page 560 (oui, c’est un beau pavé, 630 pages, pour être exacte, mais crois-moi, elles ne sont pas de trop au vu de l’ampleur que se donne le livre!) :


« Connaissant bien moi même cette joie-là, je l’imagine rapportant chez lui son butin, cette source jaillissante de mots, de noms, de coutumes, de petits faits historiques dont il va faire son miel ».


Et il est vrai que c’est exactement le sentiment que j’avais lorsque je suis ressortie de la librairie avec ce joli pavé sous le bras, terriblement heureuse d’avoir entre les mains de quoi me mettre sous la dent, un os à ronger somme toute, bien comme il faut, patiemment et méthodiquement. Ce n’est après tout pas comme si, sa sortie voilà quelques années, s’était faite à pas feutrés ! Les prix littéraires ont plu, les critiques ont pu s’en donner à cœur joie ! De la matière bon dieu ! C’est le cas de le dire.


Un beau livre donc, des mots, des sources, des lettres, des phrases, des versets, des textes, bref un ouvrage qu’il est impossible de ne pas qualifier d’érudit. Bon, disons que si comme moi, vous connaissez un peu Emmanuel Carrère, cela ne vous étonne pas. C’est donc en petite privilégiée, nantie de toutes les connaissances que je m'apprêtais à amasser au fil de cette lecture que j’ai entamé avec nervosité et passion le Royaume d’Emmanuel Carrère. J’ai été immédiatement subjuguée par les prémisses du roman, entrainée par le ton de l’auteur, l’audace de son propos, et la fluidité de ses mots.


Tout commence par ces quelques phrases, nonchalamment posées sur la quatrième de couverture :


« A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé.


Affaire classée, alors ? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’éprouve le besoin d’y revenir. Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcouru en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier ? en historien ?

Disons en enquêteur. »


Revenant aux sources de cette étrange période de sa vie, Emmanuel Carrère nous offre un roman superbe, touffu, incroyablement dense et passionnant.


Car après tout, c’est une chose bien étrange que des gens normaux, intelligents, éduqués, puissent croire en un truc aussi insensé que la religion chrétienne. Plus personne aujourd’hui ne croit aux contes de fée ou à la mythologie grecque !

A une époque plus reculée, où les gens étaient moins éduqués, plus crédules, où la science, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, n’existait pas, je ne dis pas. Mais aujourd’hui ! On n’hésiterait pas à traiter de folle toute personne croyant en un dieu capable de se métamorphoser en cygne pour séduire sa bien-aimée. Or des tas de gens croient à une histoire tout aussi délirante sans pour autant passer pour des cinglés ! Loin de là ! Même si l’on ne partage pas leur croyance, on les prend au sérieux, ils ont un rôle social, ils sont respectés. Leur lubie cohabite avec des activités tout à fait sensées, les présidents de la République rendent visite à leur chef avec déférence. C’est tout de même bizarre non ?


Loin de moi l’idée de commettre un texte anti-catho, (j’ai fait moi-même partie du club pendant un bon bout de temps, et j’ai pour cette période un respect entier et une humilité réelle), ni même de m’enfoncer dans de telles considérations car elles n’ont aucune importance. Elles ne sont que le point de départ à la réflexion d’Emmanuel Carrère qui le mènera, 630 pages plus loin, à une magnifique conclusion aussi sage que délicieuse.


« Et tout en trouvant ça un peu embarrassant, je trouve beau que des gens se rassemblent pour cela, pour se sentir le plus près possible de ce qu’il y a de plus pauvre et de plus vulnérable dans le monde et en eux-mêmes. Je me dis que c’est cela, le christianisme.


Quand même, je n’aimerais pas être touché par la grâce et, parce que j’ai lavé des pieds, rentrer à la maison converti comme vingt-quatre ans plus tôt. Par bonheur, il ne se passe rien de tel. »


Et au milieu,

au milieu de tout cela,

Emmanuel Carrère - en historien ayant épluché (le terme est sciemment choisi) des centaines de traductions de la Bible, participé pendant plus de sept ans à la traduction des Evangiles de Saint Luc pour une de ses dernières versions, rédigé des dizaines de carnets de notes et de réflexions au sujet de l’apôtre Jean, lu des centaines d’ouvrages sur les débuts du christianisme - , nous fait vivre les balbutiements dans la foi des premiers chrétiens, juifs de Judée, gentils, païens, grecs convertis. En romancier, il les couvre d’une épaisseur digne des plus grands personnages des plus admirables fictions. On circule aux côtés de Paul, de Luc, des Jean et de Marc, on croise la route de Néron, de Titus et de Flavius Josèphe, on côtoie Jésus aussi, un peu de loin, par ouïe dire surtout, comme cela a été le cas pour les évangélistes.

On assiste en temps réel à la chute du grand Temple de Jérusalem, à l’incendie de Rome, aux débuts des persécutions contre les juifs, à ces grands moments de l’histoire au beau milieu desquels s’intercalent les lettres de Paul et l’Evangile de Luc, devenus sous la plume d'Emmanuel Carrère de précieux documents sur la vie des premières communautés chrétiennes. En bons prosélytes, ils n’ont eu de cesse de courir la Méditerranée pour annoncer la bonne parole et raconter l’histoire du Messie. Leur vie est un péplum, fait d’amitié, de trahison, d’instants de grâce et de délires mystiques.


« Beaucoup de gens peuvent vivre toute leur vie sans être effleurés par ces questions – ou s’ils le sont, c’est très fugitivement, et ils n’ont pas de mal à passer outre. Ils fabriquent et conduisent des voitures, font l’amour, discutent près de la machine à café, s’énervent parce qu’il y a trop d’étrangers en France, préparent leurs vacances, se font du souci pour leurs enfants, veulent changer le monde, avoir du succès, quand ils en ont redoutent de le perdre, font la guerre, savent qu’ils vont mourir mais y pensent le moins possible, et tout cela, ma foi, est bien assez pour remplir une vie. Mais il existe une autre espèce de gens pour qui ce n’est pas assez. Ou trop. En tout cas, ça ne leur va pas comme ça. Sont-ils plus sages ou moins que les premiers, on peut en débattre sans fin, le fait est qu’ils ne se sont jamais remis d’une espèce de stupeur qui leur interdit de vivre sans se demander pourquoi ils vivent, quel est le sens de tout cela s’il y en a un. »


J’ai été touchée par l’humilité de l’auteur, capable de penser à rebours, de s’avouer vaincu, peinant à trouver les réponses, tâtonnant, désireux de faire, avec son lecteur, dans un très bel acte d’intimité, un retour sur lui qui ne l’a pas laissé indemne.

Et qui me laisse moi un peu heurtée, un rien bouleversée, heureuse d’avoir partagé avec lui ces moments de doute et de questionnement. Son cynisme, exacerbé parfois, a contenté mon cerveau; sa ferveur, a rempli mon cœur. Je me suis sentie aussi reconnaissante d’avoir pu lire de si belles pages de littérature, si bien construites, tellement référencées, gorgées de connaissances, des vraies pages savantes. Des pages qui ne sont pas anodines. Des pages qui nous font entrer de plein pied dans le beau monde des grandes Lettres et des belles histoires.


Habituée que je suis aux envolées littéraires, il m’est difficile, au sortir de ce singulier roman, de me laisser emporter tant je me sens petite. Mais un peu plus instruite aussi, et je dois l’avouer ; il est bon de lire des fictions qui nous emmènent bien plus loin que tous nos livres d'Histoire réunis, des fictions qui nous font sentir le sable sous nos pieds, vivre la Rome en flammes, entendre les hurlements des premiers martyrs et nous poser des questions que nous ne pensions pas nous poser un jour.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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