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  • loudebergh

Les vagues, Virginia Woolf.

Mis à jour : 18 nov. 2019


Lire le matin, un café fumant posé sur la table à nos côtés ou lové dans nos couvertures encore chaudes de la nuit, constitue un plaisir indéfinissable que les trop rapides circonvolutions du monde aujourd’hui tendent à nous faire perdre. On se lève en vitesse, on allume la radio, on se brûle la langue sur un café bouillant et avant même d’avoir eu le temps de prendre conscience qu’une nouvelle journée commençait, nous voilà déjà dehors, au creux d’une de ces nuits de novembre qui semblent ne jamais vouloir prendre fin.


Mais lorsque le matin, nous nous installons confortablement dans le canapé dans lequel la veille au soir, nous avions déjà lu pendant des heures, une tasse de café à la main cette fois, avec la nette impression que le temps s’est arrêté, on commence la journée bien différemment. Dans le silence, nous laissons les mots nous envahir, les émotions nous pénétrer. Avant même que le monde n’ait fait son entrée dans notre appartement - par le prisme d’une radio ou d’un téléphone -, que l’invasion du quotidien ne se soit faite sentir jusque dans nos tripes, les mots nous happent et nous maintiennent dans un cocon de douceur ou de terreur c’est selon, mais dans un cocon tout de même qui n’appartient qu’à nous.


Le matin, notre lecture est sensorielle, infiniment plus sensible que le reste de la journée. Notre esprit est vierge de tout émotion, il ne demande qu’à être labouré de belles phrases et de douces idées. Il est tout à sa lecture et le tourbillon qui d’habitude emplit son crâne semble encore se mouvoir au ralenti. Aucune idée ne vient le perturber, c’est le moment idéal pour se plonger dans Les vagues de Virginia Woolf.


Je m’intéresse depuis un moment à cette auteure. J’ai le sentiment de tout juste commencer à l’apprivoiser. Et si elle me semble aussi farouche qu’un pinson, aussi peu préhensible que le courant d’une rivière, j’ai l’impression de comprendre chaque parcelle de son être et lui voue une admiration sans borne. Les vagues, le troisième livre de sa main que je fais mien, est certainement celui qui cisela cette admiration avec la plus éblouissante des précisions.


C’est un roman inracontable, hors de toute convention, hors du temps, hors de l’espace, hors du monde (un roman délicieux à lire le matin donc, j’y reviens, avant d’avoir fait tout autre chose). Un roman publié en 1931, composé d’une succession de monologues intérieurs entrecroisés de brèves descriptions de la nature, du lever au coucher du soleil. Chacun des six « personnages », des amis, que nous suivons depuis leur plus tendre enfance jusqu’à leur mort, semble donner sa voix et se retirer en un mouvement évoquant le flux et le reflux des marées. Radicalement différents dans leur vécu, leurs ressentis, leurs émotions, leur fonctionnement et leur rapport aux autres et au monde, ils semblent néanmoins infiniment complémentaires et nous poussent à nous interroger sur leur unicité finale.

Mais inutile d’aller plus loin dans le « résumé » (jamais le mot « résumé » n’aura été si peu adapté au synopsis d’un roman), ce n’est absolument pas pour cela qu’il faut choisir ou non de lire Les vagues de Virginia Woolf. Et s’il m’est extrêmement difficile de savoir que faire de cette lecture tant elle fut complexe et merveilleuse tout à la fois, il me semble plus honnête de vous décrire les émotions qu’a fait naître en moi ce roman plutôt que de vous livrer une analyse bancale de plus dont personne n’aura que faire.


Ce roman a eu sur moi un pouvoir démultiplicateur. Il m’a élargi le regard, lui a offert une multitude de degrés supplémentaires et a donné naissance à un nombre infini de nouvelles dimensions que je ne supposais pas. Il m’a poussée dans mes retranchements émotionnels, poétiques, m’a forcée à me questionner sur ce que c’est que d’être « moi», par rapport aux autres, au monde, au temps, à moi-même, dans la solitude d’une chambre, pour rester dans un registre très "woolfien". Il m’a fait vivre chaque événement de par une multitude de points de vue, en passant par une centaine d’émotions, de sensations, de souvenirs.


« Les gens passent sans cesse, dit Louis. Ils passent sans cesse devant la vitrine de la crémerie. /…/ Tout est vaguement brouillé par la vapeur qui sort d’une théière. Une fade, une épaisse odeur de bœuf et de mouton, de saucisse et de hachis pend comme une toile mouillée dans la salle du petit restaurant. J’appuie mon livre contre une bouteille de sauce Worcester, et j’essaie de ressembler aux autres clients. »


Rien n’y est laissé au hasard, rien n’est évoqué avec légèreté, gratuitement. Virginia Woolf n’a rien de l’évanescente écrivaine dont on parle aujourd’hui, la déprimée, la solitaire ; elle est celle qui écrit pour que les choses restent, pour que les choses existent. Pour que toutes les émotions qui parcourent son échine soient palpables, audibles, comprises. Elle met un peu de Bernard et beaucoup d’elle dans ses six personnages: ses réussites sont inscrites dans la fierté de Neville, sa tristesse dans les larmes de Suzanne, ses phobies dans les peurs de Rhoda. Alors bien sûr que rien ne doit être laissé au hasard! Bien sûr que lorsque le matin, on s’installe dans le monde, furtif comme un renard dans un champ mouillé par la rosée, on le décrit avec force de précision, de sensations, de poésie. Lorsque lors d’une soirée, on s’émeut et s’émerveille de l’assurance d’une amie, on en fait une scène de théâtre digne des plus grands bals tolstoïens! On décrit souvent Virginia Woolf comme l’écrivaine des objets et en un sens c’est vrai. Mais pas que ! Elle est l’écrivaine de la vie à l’état pur, vue et vécue avec les yeux d’un nyctalope. Rien de ce que nous oublions de percevoir ne lui échappe, douceur de la soie d’une écharpe, délicat tapotement sur une nuque, tristesse et plénitude toute à la fois d’une vie insensée et tellement remplie pourtant.


« Parler, quand ce ne serait que pour commander du vin au sommelier, c’est amener une explosion. La fusée jaillit. Ses grains dorés retombent, et fertilisent le riche sol de mon imagination. La beauté de ce genre de contact tient à ce que cette explosion a de complètement inattendu. Que suis-je, moi qui vous parle, lorsque s’additionne à moi cet inconnu : un garçon de café italien ? L’univers où nous vivons est dépourvu de stabilité. Qui nous dira le sens secret des choses ? Qui peut prévoir la courbe d’un mot, une fois lancé ? »


Sans doute ai-je été bien vague, un peu confuse, légèrement brouillée, mais s’il y a bien une chose de claire, de nette, de précise, c’est que Les vagues de Virginia Woolf est un roman à faire sien de toute urgence (et le matin de préférence).

Parce que nous appartenons à la race humaine, et que cette race est faite d'un million de petites choses et de tout autant de grandes passions. Parce que c’est exactement ce pourquoi nous nous efforçons de rester en vie.

Et parce que comme disait John Keating dans Le Cercle des poètes disparus, il est nécessaire de monter sur son bureau pour ne pas oublier qu’on doit "s’obliger sans cesse à tout regarder sous un angle différent".


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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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