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  • loudebergh

Onanisme, Justine Bo.

Mis à jour : janv. 3


Onanisme.

Il fallait oser.

Ainsi que pour les 276 pages qui suivent.


Il fallait oser.


Mais il fallait surtout être très en colère pour écrire ces mots.

Du moins j’imagine.

Il fallait avoir la rage au cœur, la boule au ventre, la bile aux lèvres même parfois. Parce que l’on n’écrit pas de tels romans avec des fleurs entre les doigts, et de la citronnade dans le sang.

On n’écrit pas de tels romans, confortablement installé sur une chaise longue dans une maison de vacances à Juan les Pins.

Du moins j’imagine.


Juillet 2018. Cerbère, petite ville à la frontière espagnole, s’éveille dans l’euphorie de la victoire des Bleus. Nour vient d’avoir vingt ans. Elle travaille dans un fast-food et habite avec son père malade la cité Bellevue. Pour tout horizon, elle n’a que la plage et son bunker, où elle se réfugie pour se masturber. Un matin, elle y trouve un revolver…

A travers l’errance d’une jeune orpheline dans la moiteur occitane, Onanisme raconte un pays en proie à la misère sociale, aux préjugés, aux violences. Il y a du Meursault en elle, une tendre indifférence, une révolte contre toutes les assignations. Justine Bo écrit d’une plume incisive, comme elle ressent le monde. Nour en est l’ultime brèche : celle d’une jeunesse impatiente de vivre.


Je ne sais trop par quel bout prendre cette critique. Ce roman m’a littéralement emballée par certains côtés et un brin perdue par d’autres.

J’ai immédiatement été séduite par la prose de Justine Bo, brute, caustique, acérée:


« La main fébrile arrimée au thermos, je me sers un café et fume une cigarette sur le parking. Une humeur de pétrole me phagocyte les poumons. Au-dessus du bitume, l’enseigne brasille. Elle sert de phare aux errants de la Méditerranée. »


J’ai aimé sa capacité à nous camper dans un univers au sein duquel, comme les personnages du récit, coincés, abattus et oubliés, nous nous sentons enfermés dans la fournaise de Cerbère et l’immobilisme imposé. Ces hommes, ces femmes qui évoluent devant nous, abandonnés, désertés d’eux mêmes, nous pénètrent et s’installent dans notre rétine, imprimant dans nos cœur une désarroi profond et une véritable empathie. Nous nous tenons face à eux et gardons les yeux baissés, le malheur est peut-être contagieux après tout.


J’ai été emportée par la poésie de ces personnages, ravagés par la vie,

De ces paysages, chancelants, désertés,

De ces actes, posés avec l’espoir d'un condamné.


« A quel moment ai-je refusé de m’en sortir. Du plus loin, je me suis dérobée au beau. Je tâchais les vêtements que ma mère m’envoyait par colis ; ils devaient demeurer inaccessibles pour que je continue à me morfondre dans les joggings subtilisés par Saïd au centre commercial, quand je recevais des merveilles par la poste. Je refusais d’accéder à la beauté par intime conviction que nous étions, elle et moi, incompatibles. »


Les deux premiers tiers du roman m’ont emportée, littéralement. Nour, bien que pas franchement sympathique, m’a plu. Elle a su me saisir et m’emmener avec elle, dans sa ville, sur sa mobylette, dans son bunker, sur son parking. Elle m’a prise par la main et m’a montré la misère de sa vie. Sa lenteur. Son immobilisme. Sa tristesse. Même les quelques minutes d’intense joie tirées de son activité-refuge – l’onanisme -, sont emplies de fureur et de noirceur. Alors comment ne pas être touchée ?


« La vie nous habitue à la peur de l’habitude. On l’appréhende avec angoisse, on l’avorte avant qu’elle n’advienne, créant les conditions d’un ressassement qui devient l’habitude même. La vie est une masturbation perpétuelle. Onanisme des malheurs et des mémoires, onanisme du dégoût que l’on traine avec soi comme une malle dont on ignore le contenu. Onanisme de la révolte à jamais déflagrée. Quand la beauté survient, prise dans le flot las de l’habitude, on la défigure. »


Pourtant,

Je referme ce roman avec amertume.

Sa dernière partie m’est littéralement tombée des mains. J’ai trouvé la fin tarabiscotée, venue tout droit de nulle part, trop vite esquissée, ou trop longuement peut-être.

Poussive somme toute.

De quoi me faire redescendre de mon ilot de noirceur poétique, et me précipiter à vitesse grand V dans une déception beaucoup trop grande à mon goût. Mais peut-être suis-je simplement passée à côté ?


Difficile pour moi, donc, de me montrer plus élogieuse.

Dommage. Parce que l’écriture de Justine Bo est une merveille. Et bien que servant magnifiquement le début du roman, elle finit par nous perdre et nous éloigner,

nous laissant dans la bouche, sur la langue,

le petit goût aigre de la désillusion.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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