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  • loudebergh

Un barrage contre le Pacifique, Marguerite Duras.


Il y a chez Marguerite Duras un je ne sais quoi transformant chacun de ses romans en une chose extrêmement singulière, indéfinissable, étrange même.

Une sorte de laisser-aller, un rejet du sensationnel, une longue étreinte, une éternelle langueur.


L'histoire semble s’écouler tout naturellement vers sa fin sans rechercher le moindre bouleversement, suivant les méandres d’un fleuve bien trop sage pour sortir de son lit. Les personnages, caractérisés presque exclusivement par leurs actes (le nouveau roman prend alors son essor) nous étonnent et nous confondent, habitués que nous sommes à nous identifier à l’un ou plusieurs d’entre eux, manifestant pour eux une empathie qui nous en rapproche. Léthargiques, ils semblent baigner dans une mélasse dans laquelle tout mouvement est impossible, tout horizon invisible, et nous maintiennent bien éloignés de leur vie. Le temps paraît infini, la chaleur capable d’abattre un homme à la seule force de son tempo, et les jours se suivent et se ressemblent en une longue litanie d’heures emplies d’attente et de désespoir.


Un barrage contre le Pacifique (1950) ne fait pas exception.

Du moins le croit-on de prime abord.


En réalité, il transpire d’un bouillonnement mystérieux et envoutant.

La mère est une ancienne institutrice du nord de la France, alors mariée à un jeune professeur. Impatients et séduits à la fois par les affiches de propagande et par la lecture de Pierre Loti, ils tentent l’aventure coloniale en Cochinchine.

Lorsque le père meurt, la mère reste seule avec ses deux enfants, Joseph et Suzanne, auprès desquels elle ne cesse de se débattre pour obtenir une concession à la Direction générale du cadastre laquelle, n’ayant pas reçu de dessous de table, lui attribue à dessein un terrain incultivable. Celle qui n’a d’autre but que de laisser un petit bien à ses enfants passionnément aimés, s’entête. Elle a l’idée de construire contre les marées du Pacifique un barrage qui protègerait ses terres et celles de ses voisins.

En vain… Lors de la grande marée suivante, le Pacifique traverse les barrages et inonde à nouveau les terres.


Mais l’énergie et l’espoir n’ont pas quitté celle qui ne cesse de calculer et manigancer des combines, avec une sorte de folie méticuleuse, rusée et lucide, tant elle a peur du départ définitif de ses enfants.

Dans ce roman qui la fit connaître, Marguerite Duras a mis beaucoup d’elle et de son histoire, emportée par le soleil, l’alcool et l’immense misère physique et morale des habitants de l’Indochine d’alors. Elle l’a rempli de rires fous et de tristesse, de désespoir, de sensualité violente, de colères, d’amour et de résignation.

Et y a fait trôner la mort et l’espoir.


« Les enfants jouaient de la pluie comme du reste, du soleil, des mangues vertes, des chiens errants. Suzanne ne s’amusait plus d’eux comme du temps de Joseph. Maintenant, elle les regardait jouer, vivre, mais avec lassitude. Ils jouaient. Ils ne cessaient de jouer que pour aller mourir. De misère. Partout et de tout temps. A la lueur des feux qu’allumaient leurs mères pour réchauffer leurs membres nus, leurs yeux devenaient vitreux et leurs mains violettes. Il en mourait sans doute partout. Dans le monde entier, pareillement. Dans le Mississipi. Dans l’Amazone. Dans les villages exsangues de la Mandchourie. Dans le Soudan. Dans la plaine de Kam aussi. Et partout comme ici, de misère. Des mangues de la misère. Du riz de la misère. Du lait de la misère, du lait trop maigre de leurs misérables mères. Ils mouraient avec leurs poux dans les cheveux et dès qu’ils étaient morts le père disait, c’est bien connu, les poux quittent les enfants morts, il faut l’enterrer tout de suite sans ça on va être envahi, et la mère, attends que je le regarde, et le père, que deviendrons-nous si les poux se mettent dans la paillote de la case ? ».


Sous nos yeux défilent les interminables heures de Suzanne assise face au pont, à l’affut du moindre pick-up à même de l’entrainer loin d’ici. On imagine aisément Marguerite Duras à sa place, rêvant d’un ailleurs alors inaccessible. Un ailleurs capable de la sortir de cette misère sans fin.

Celle-ci y brosse un portrait de l’Indochine d’alors sans concession, injuste, miséreuse, mauvaise et pervertie. Emplie de personnages peu sympathiques, vénaux, ne cessant de trafiquer en tout sens pour ne serait-ce que rembourser leurs dettes et mettre autre chose que du riz dans leurs assiettes.

Un portrait affligé et affligeant de ces cohortes d’enfants, affamés et joueurs, courant les rues et mourant à même le pavé, comme des chiens.


Rien de bien glorieux sous le soleil me direz-vous !

Et pourtant ! Et pourtant, comme à chaque fois, je me suis laissée embarquer par l’écriture brute et sans concession de Duras, sa plume acérée et sans fioriture, directe et précise. J’ai aimé ces personnages durs et antipathiques, bien éloignés des canons romanesques. J’ai été séduite par cette image abjecte des colonies dans les années trente, pour les asiatiques comme pour certains colons, roulés dans la farine et malmenés par l’administration. Le propos est passionnant, la narration bien qu’assez sobre, rayonne et bouillonne d’une énergie inexplicable et la dénonciation est aussi brûlante que rare. Tout concourt à faire de ce roman un grand roman : un style inimitable à la lisière du nouveau roman, un scénario intrigant, une énergie surprenante, des personnages sombres et truculents et un univers des plus éloquents.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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