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  • loudebergh

Vernon Subutex 1, Virginie Despentes.

Mis à jour : 1 mars 2019


Fulgurant, ultra serré, nerveux,

terriblement tendu.

Une œuvre d’art, magistrale. Une lente asphyxie, en bonne et due forme.

Un coup de poing entre les côtes.

Là, juste là. Bien placé. Te coupant le souffle. Te laissant K.O.


Qui est Vernon Subutex ?

Une légende urbaine.

Un ange déchu.

Un disparu qui ne cesse de ressurgir.

Le détenteur d’un secret.

Le dernier témoin d’un monde révolu.

L’ultime visage de notre comédie inhumaine.

Notre fantôme à tous.

Vernon Subutex, c’est tout cela.

Sombre. Irrévérencieux, contestataire, politiquement incorrect, radical. De cette radicalité qui tue et sublime. Deux en un.


Alex Bleach, une star du rock vient de mourir. Overdose. Coup dur pour ses fans, ses potes, et pour Vernon Subutex. Il n’a pas seulement perdu un ami, il a perdu celui qui depuis deux ans paie son loyer. Ancien disquaire au « Revolver », superbe magasin de disques fréquenté par le tout Paris - surtout le Paris camé - Vernon a connu les années fastes, vingt ans plus tôt. Désinvolte, insouciant, immature à jamais.

Le « Revolver » ne survit malheureusement pas à l’émergence des nouveaux supports musicaux et ferme. Après deux ans de débrouille, comptant autant sur les royalties d’Alex Bleach que sur sa maîtrise du système D, Vernon, la cinquantaine, est expulsé et se retrouve à la rue.

Dans son sac, il a pu glisser quelques affaires et les derniers enregistrements de son pote Alex, confiés par ce dernier la veille de sa mort. Enregistrements qui se révèleront être un magnifique objet de convoitise.


« Sa bulle est confortable. Il y survit en apnée. Il réduit chaque action à son minimum. Il mange moins. Il a commencé par alléger le dîner. Une soupe aux nouilles chinoises, déshydratée. Il n’achète plus de viande, les protéines c’est pour les sportifs. Il mange essentiellement du riz. Il en fait provision par sacs de cinq kilos, chez Tang Frères. Il diminue les cigarettes – il repousse la première, il attend pour la deuxième, il se demande après le café du matin s’il a vraiment envie de la troisième. Il met ses mégots de côté, que rien ne se perde. Il connaît, autour de chez lui, les entrées de bureaux, là où les gens sortent en griller une dans la journée, et il lui arrive de passer et de ralentir, il ramasse les mégots les plus longs. Il se sent comme un vieux feu, dont les braises se réveilleraient parfois sous un coup de vent, mais jamais suffisamment pour embraser le petit bois. Un foyer agonisant. »


Les premières semaines, il squat à droite à gauche, chez d’anciens potes de déglingue et de came, d’anciennes copines, mariées depuis. Des potes qu’il a perdus de vue depuis des années pour certains.

Défilent alors sous nos yeux une improbable galerie de personnages, tous plus démolis par la vie les uns que les autres, tous plus tristes et camés, tous plus en colère et terrifiés. Des personnages truculents, emplis de vie. Terriblement justes. Tous reliés à Vernon, d’une façon ou d’une autre, de près comme de loin. Il y a Sylvie, larguée au bout de deux jours à qui Vernon a piqué quelques bijoux en partant, il y a Patrice, malheureux comme une pierre depuis que sa femme a filé se réfugier, avec ses deux gamins sous le bras, au sein d’une association pour femmes battues, il y a Pamela Kant, prostituée et actrice porno à la recherche des fameux enregistrements, et puis Julien et son gang, droite identitaire gravée dans les veines, racistes et bagarreurs.


Portraits d’une génération dorée rompue aux excès. Le constat est implacable, rares sont ceux qui peuvent se vanter aujourd’hui d’avoir concrétisé leurs rêves. Les désillusions sont violentes, les chocs frontaux.

Et au milieu, en fil rouge, Vernon Subutex qui s’en sort comme il peut, tantôt résigné, souvent indifférent et fataliste.

Ce brillant kaléidoscope gravite dans le Paris d’aujourd’hui, décrit sans concessions, taillé au couteau, dépeint à la truelle. Avec des larmes de sang et des rails de coke. Une société à part entière, cruelle et bringuebalante.


« Vernon a la peau d’un vieil homme. La peau d’un homme de son âge. Elle l’avait déjà senti, avec Jean-Noël. On dit que les hommes vieillissent mieux que les femmes mais c’est faux. Leur peau perd plus vite son élasticité, surtout quand ils fument et boivent. C’est flasque, on a l’impression que cela pourrait s’effriter sous la pulpe des doigts. Elle n’a jamais compris comment faisaient les jeunes filles qui couchent avec des hommes plus vieux. C’est tellement plus agréable, la peau douce et résistante des hommes jeunes. Les hommes de son âge la dégoutent, quand les couilles pendent et ressemblent à des têtes de tortues sclérosées. Elle pourrait vomir de devoir y toucher. Elle déteste les hommes qui ont le soufflent court quand ils baisent, ou qui doivent se mettre sur le dos au bout de cinq minutes parce qu’ils n’en peuvent plus et laissent la partenaire terminer toute seule. Elle déteste leur ventre gonflé et leurs petites cuisses grises. »


Tout y est dans le premier opus de cette énorme trilogie : une fusillade d’émotions, des rails de sentiments purs et durs, la description parfaite des relations humaines dans toute leur rudesse et leur hargne. Il y a de l’amour, de l’abandon, de la faim, de la haine, du ressentiment, de la colère et des glaires. Des tranches de vie complètes, intenses, radicales. De celles que tu comprends, que tu conçois, parce qu’elles puent le vrai. Le crade. Un roman d’une infinie noirceur, un petit bijou en perpétuel mouvement, un roman dans lequel tu n’as pas le temps de perdre pied, tout va trop vite.


L’écriture en rafales de Virginie Despentes sublime le tout. Accroche toi. A peine un personnage se trouve-t-il ébauché, à peine as-tu eu le temps de t’y attacher, qu’elle t’en donne à voir un autre. Plus dark encore, plus triste, plus désespéré. Plus vivant. Une écriture comme des tirs de flash balls, incessants, ininterrompus. Bruyants. Une écriture au lance-flamme.


AC/DC gueule, les Stooges prennent la suite. C’est violent, c’est vivant. Les années 80 à plein tube. Du rock, du punk. On s’y croirait.

Ce roman fleure bon l’addiction. La bonne, celle qui te donne l’impression d’être plus vivant en en sortant qu’en y entrant.

Ce roman, écrit par une immense romancière, transpire la perfection aussi, il ouvre une saga indignée et désenchantée mais terriblement attachante.

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Louise DE BERGH, Saint Saphorin. 

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