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  • loudebergh

Vladivostok Circus, Elisa Shua Dusapin.


« La dernière fois que je suis allée au cirque, c'était l'année où je suis retournée en Russie. La place était bien différente de celle-ci. En Sibérie orientale, dans les steppes de Bouriatie. Le crottin des chevaux gelait presque aussitôt. Je les revois sur la piste, les amis avec qui j'ai collaboré. Je vois encore leur visage. Leur sourire étrange car au cirque, on s'y accroche quoi qu'il advienne. »


Élisa Shua Dusapin excelle dans l’art de rendre compte des ambiances, c’est indéniable.

D’une écriture blanche, limpide, précise, elle dit l’étrange, la tension et la douceur.

Elle parle de ceux qui, même donnés à voir en pleine lumière, transcendent l’obscurité de leur ombre mate et de leur tristesse insondable.

Eux dont le métier est d’éclairer, d’illuminer le monde de leur talent, cachent leurs douleurs et leurs errements sous un manteau d’Humanité bien trop pesant.


*


À Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraine à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever. Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et la distance entre chacun s’amenuise à mesure que le récit accélère.


*

Dans ce troisième roman, E.S Dusapin dessine des personnages à son image, instables, mouvants, insaisissables. Et tisse autour d’eux une histoire faite de pleins et de déliés, d’absences et de présences.


Tout flotte, le temps n’existe pas, l’espace

à peine plus.

Seules les solitudes s’affrontent,

et le désespoir parfois triomphe.


Ce récit, à la fois très pur et très élégant, m’a pourtant laissée en proie à des sentiments mitigés. J’ai à la fois été saisie par la force du trait de l’autrice, l’originalité de son écriture, la puissance de son verbe épuré

et perplexe face à l’histoire qui nous est racontée. Une histoire qui n’en a que le nom et aboutissant à une fin qui, bien qu’ouverte, n’appelle aucun imaginaire à s’envoler. À vrai dire, je n’ai pas vraiment compris sa raison d’être.


Et c’est dommage car la narration ne cesse de donner naissance à des étoiles, belles et lumineuses. Mais toutes semblent appelées à mourir dans l’œuf et s’évanouir dans le firmament. Comme si Élisa Shua Dusapin trouvait une dizaine de pépites d’or dans le lit d’une rivière et s’évertuait à les enfoncer, les unes après les autres, profondément dans la terre, après les avoir soigneusement nettoyées.


J’ai été touchée par Nathalie, Anna, Anton, Nino et Léon, leur part de mystère, leurs secrets et leurs difficultés à dire et à se dire. Mais j’aurais aimé avoir les moyens de me sentir plus proche d’eux, les savoir plus généreux, plus atteignables. Pas forcément ces êtres éthérés, froids et désarticulés semblant incapables d’exister tout simplement.


Je reconnais pourtant en Élisa Shua Dusapin une formidable styliste, une esthète de l’impression, une talentueuse maitresse de l’atmosphère, parvenant à créer un univers tout entier, d’étrangeté et de déshérences en quelques mots.

Derrière le mythique, la barre russe et les paillettes, il y a l’obscurité et le deuil et cela, elle le donne à lire et à sentir comme nul autre avant elle.


Il y a somme toute dans ce texte, court et précieux, autant d’étoiles que de nuages. Mais sans doute devons-nous admettre avoir autant besoin de pluies nourries que de nuits de pleine lune sur nos tout petits cieux.

Alors pour ce beau camaïeu de gris, merci Madame Shua Dusapin.

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