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  • Photo du rédacteurloudebergh

Toucher la terre ferme, Julia Kerninon.


Deux fois de suite, c’est impensable.

Deux fois de suite, c’est à ne pas le croire et pourtant…

C’est la deuxième fois que je lis Julia Kerninon et j’ai, à nouveau, le sentiment que ce livre a été écrit pour moi. Je sais, l’expression est aussi facile que galvaudée mais croyez-moi, c’est on ne peut plus vrai.

Ce n’est pas tous les jours, après tout, que l’on baptise sa fille du nom de l’héroïne d’un livre lu pendant sa grossesse – Liv en l’occurrence. Ce n’est pas tous les jours non plus, que l’on se répète comme un mantra certaines de ses phrases devenues inoubliables.


Il y a près de trois ans, enceinte de ma première fille, je refermais Liv Maria, tremblante et subjuguée. Terrassée par la force de la plume de Julia Kerninon autant que par le récit qu’elle y livrait.

Aujourd’hui, alors que ma cadette, âgée de six semaines, dort paisiblement contre mon sein, c’est Toucher la terre ferme que je termine, plus abasourdie encore, plus terrifiée que trois ans auparavant. Plus apaisée aussi.

Car si j’avais eu ne serait-ce que le quart du tiers du talent de Julia Kerninon, c’est ce livre-là que j’aurais rêvé écrire. Parce qu’il raconte une histoire qui pourrait être la mienne, qui y ressemble tout du moins, ne serait-ce que dans mon cœur et ma mémoire.

Je me suis retrouvée dans le passé de son autrice, dans son présent et dans ses désirs, dans cette terre ferme qu’elle parvenait enfin à fouler du pied, dans son amour des siens et puis des livres, dans cette nuit étoilée, de travail et d’amour qu’elle appelait de ses vœux.


*


J’étais là, un bébé parfait dans les bras et mon corps déchiré. Dans mon orgueil comme dans mon innocence, j’ai pensé que tout s’arrêtait, alors qu’au contraire, tout commençait.


Un soir de novembre, en pyjama sur le parking de la clinique, Julia Kerninon hésite à fuir. Son premier enfant vient de naître et, malgré le bonheur apparent, elle perd pied, submergée par les doutes et la peur des contraintes. Sa vie d’avant lui revient comme un appel au large : les amours passionnels, les nuits de liberté et les vagabondages sans fin.


Dans ce récit intime, Julia Kerninon plonge au cœur des sentiments ambigus de la maternité. Elle confie ses tempêtes intérieures : Comment être mère ? Comment rester soi ? Elle raconte cette longue traversée jusqu’à atteindre la terre ferme, où tout se réconcilie.


*


Passionnants sont les textes qui nous font apprendre des choses sur le monde et ses environs. Grandioses sont ceux qui nous permettent de mieux nous connaître, qui mettent des mots sur ce que l’on savait enfoui au plus profond de nous-même. Toucher la terre ferme a été pour moi de ces derniers. Chaque phrase sonnait comme une évidence, un éclat. Doublée d’une impression de déjà-vu, de déjà-vécu devrais-je dire plutôt.


J’en ai aimé chaque ligne.

La lettre d’amour à son mari en filigrane, à ses enfants et à leur vie – sensible et quotidienne –, les errances de la maternité, les peurs et les folies, le sentiment d’avoir tout perdu et tout gagné à la fois, les douleurs de l’enfantement et la beauté du geste.

J’ai aimé son regard mélancolique et bienveillant sur ses années d’avant. Avant que tout ne s’écroule, avant que tout ne soit enfin, avant la naissance de ses enfants et sa propre renaissance. Avant la Terre ferme somme toute.

J’ai aimé son lien aux livres, viscéral, radical, plus puissant qu’une bourrasque et si proche du mien.


J’ai aimé son regard sur la naissance également, honnête et vrai:

« J’ai aussi fait la connaissance de la peur, comme chacun, chacune finit par la faire un jour ou l’autre. Et puis, des années après, un matin de novembre, j’ai fait quelque chose contre la peur, à mon tour, pour la première fois – je suis restée éveillée aux premières heures du jour et j’ai mis au monde un petit garçon. »


Et je n’ai pu m’empêcher de crayonner mon exemplaire nouvellement acheté. Souligner les passages qui résonnaient si fortement dans ma poitrine, comme pour les enfermer dans une boîte aux allures de coffre au trésor. En voici quelques-uns, en vrac :


« Quand un homme me confie qu’il a eu un enfant, lui aussi, je pense en silence, Mon ami, soyons sérieux. J’étais sur le proscenium, en habits de feu, et tu louais un fauteuil d’orchestre. Tu n’as pas la moindre idée. J’ai envie de lui parler du sang, de la peur réaliste de mourir, de la douleur hallucinante, osseuse, de la morsure des points qui cicatrisent, des seins meurtris, de la pression suffocante des montées de lait, de cette impression d’avoir été fendue en deux par une hache, écartelée en étoile, points cardinaux, rose des sables. »


« Pour eux, j’ai accepté la monogamie, le travail diurne, la patience, l’impatience. J’ai accepté d’être touchée, bousculée, mordue, interrompue, plus jamais seule même dans mon bain. J’ai accepté de vivre avec ce danger – qu’on leur fasse le moindre mal et que ma vie soit terminée. »


« Au réveil, quand les sage-femmes ont évoqué l’idée que je masse ma cicatrice matin et soir avec de l’huile pour la faire disparaître, j’ai pensé, J’ai deux enfants, maintenant. Je suis la variable d’ajustement de cette famille au plan économique, organisationnel, géographique. Ma cicatrice va rester comme elle est, et plus tard je l’effleurerai parfois en me caressant l’après-midi quand les enfants seront occupés à jouer dehors et tout ira bien. Quatorze heures après sa naissance, son père a ouvert la portière de la voiture, j’ai posé le pied à terre, j’ai marché avec précaution dans ma rue en tenant mon nouveau-né contre moi, j’ai ouvert la porte de notre immeuble, j’ai monté les marches, et je suis rentrée à la maison – et je crois que c’est l’instant précis, le moment de ma vie entre tous où j’ai cessé de vagabonder. »


Et c’est sans parler du passage situé entre les pages 61 et 71, véritable hymne à son homme et à leur vie commune. Il m’a touchée si puissamment, si tendrement, que j’en ai eu la gorge serrée. J’y ai vu beaucoup de ma vie. C’était beau, pur et simple. Un miracle d’écriture pour dire ce que l’amour dessine dans la quotidienneté et le temps qui passe.

J’ai aimé lire ce chapitre à mon mari, par un matin ensoleillé, avant de déposer notre aînée à la crèche, j’ai aimé son regard mouillé de larmes quand les sanglots engloutissaient mes cordes vocales et ses mots, si semblables aux miens.


Comme Liv Maria avant lui, Toucher la terre ferme a visé si juste que c’en était bouleversant. Et lorsque ma libraire m’a tendu l’exemplaire que je venais de payer, elle m’a glissé : il parait qu’elle en sort un nouveau à la rentrée prochaine.

Alors c’est certain, je me jetterai sur ses lignes avec la force de l’espoir.

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