La dernière des Wilberforce, Julia Kerninon.
- loudebergh
- il y a 2 jours
- 3 min de lecture

Je suis à chaque fois émerveillée par les architectures sublimes que sont les textes de Julia Kerninon. Cette écriture d’une précision infinie, cette finesse dans la langue, cette concision, cet ordonnancement impeccable des phrases me semble relever de la perfection.
Ce n’est pas tous les jours que je cours en librairie acheter un roman le jour de sa sortie. Cela n’arrive jamais en réalité (parce que je suis libraire et que je me débrouille toujours autrement), sauf pour les livres de Julia Kerninon : la femme que je tiens pour mon autrice préférée, celle dont j’admire l’exactitude de la plume, l’adresse et l’incandescence. Celle dont les phrases sont comme des rocs, des diamants réputés incassables, quelque chose d’intrinsèquement solide.
J’ai tout lu de l’autrice nantaise devenue aujourd’hui figure incontournable du paysage littéraire français. Tout. J’ai appelé ma première fille Liv après avoir eu entre les mains et sous les yeux Liv Maria, j’ai fait encadrer des impressions sur papier canson de Toucher la terre ferme et les ai placées juste au-dessus de mon bureau, j’ai lu et relu, inlassablement, l’ouvrage collectif sur la maternité mené sous sa direction et j’ai dévoré – sous tous les sens du terme – son merveilleux Sauvage.
Une fois encore, avec La dernière des Wilberforce, j’ai été cueillie. Saisie. Complètement.
Je l’ai lu en apnée. En quelques heures – et j’avoue avoir laissé mes filles devant des dessins animés pendant un peu plus de temps que d’habitude pour le terminer ce soir.
Depuis, je n’ai cessé d’y songer. La dernière des Wilberforce est un texte magistral.
*
Waldo accepte à contrecœur de se rendre à la fête que sa mère, autrice à succès, organise sur la presqu’île. Six cents hectares de liberté, les dunes sous le vent, les criques désertes…
Chaque été depuis l’enfance, Waldo et son frère Adam retrouvaient là les sœurs Wilberforce : Annabel, la cheffe de bande, et Olivia, plus secrète. Entre eux, ils s’appelaient les « jumeaux cosmiques ». Mais l’adolescence est venue à bout de leur bonheur.
Dix ans ont passé. À la nuit tombée, la fête se transforme en un théâtre de révélations, où chacun doit regarder en face ce qu’il a fait, ignoré ou tu.
*
J’ai été littéralement subjuguée par ce roman porté par des chapitres courts et dont l’enchainement relève du miracle. J’ai aimé son ordre soigné, cette presqu’île énigmatique et dévorante, ces filles comme de longues tiges battues par les vents, ces femmes à jamais unies, envers et contre tout, et ces garçons brinquebalants. J’ai goûté aux liens noués entre les personnages comme jamais je ne les avais sentis dans les textes précédents de Julia Kerninon. J’ai aimé – si tant est que le verbe aimer puisse avoir un quelconque sens ici – les thèmes entremêlés dans les phrases les portant, la rectitude, la grâce et l’innommable du propos. J’ai goûté toute la responsabilité que cela avait dû être pour l’autrice de parler de cela ainsi : la vérité se dessinant pas à pas sous nos yeux ébahis, la noirceur dans son plus simple appareil, brutale, sans concession.
Et ces tiroirs frugalement exposés d’abord, puis ouverts, l’un après l’autre, les liens qui se tissent et s’étiolent, se déplient, se chiffonnent et finissent par faire sens en un dénouement glaçant et souverain.
La dernière des Wilberforce est un roman tempétueux et fascinant sur les amours perdus, la violence, la responsabilité, le besoin de réparation et le désir de liberté. Servi par une montée en tension ravageuse, c’est un texte qui respire, transpire, se déploie et avec la force d’une marée, submerge tout.




Commentaires